Cinéma En complément à "My Generation", retour sur dix films britanniques de la décennie sex’n drugs’n rock’n roll.

Avant les Swinging Sixties et la génération de Michael Caine, les fifties, le Free Cinema et les Angry Young Men ont bousculé l’ordre établi. Les réalisateurs, dramaturges et écrivains qui portèrent ces deux courants capitaux étaient issus des classes moyenne et ouvrière. Avec les années 1960, leurs cris deviennent ceux d’une jeunesse moderne, effrontée, libérée dont les révolutions alterneront entre hédonisme, activisme et consumérisme. Résumé de cette décennie en dix films, fragments de mémoire du Swinging London.

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1. A Hard Day’s Night (1964)

Qui dit Swinging London dit rock, qui dit rock dit Beatles : les Fab Four contaminent le cinéma devant la caméra de Richard Lester. Né à Philadelphie, installé en Grande-Bretagne depuis 1953, ce réalisateur américain saisit la Beatlemania et son énergie débridée dans ce faux documentaire où le quatuor joue son propre rôle avec autodérision. Empruntant à la Nouvelle Vague, Lester forge une nouvelle grammaire : caméra portée, jump cut ou montage sur le rythme de la musique, précurseur des clips.


2. The Knack… And How to Get it (1965)

Le prolifique Lester signe deux films en 1965. Help ! prolonge la veine absurde des Beatles, qu’il double dans The Knack… And How to Get It d’un regard sur l’autre révolution de l’époque : celle des mœurs. Cette "comédie sexuelle" suit une jeune provinciale (Rita Tushingham) qui cherche à Londres une pension pour jeunes filles et échoue dans la colocation d’un prof coincé (Michael Crawford) et le lit d’un Casanova compulsif (Ray Brooks). Osé pour l’époque, un brin sexiste aujourd’hui, cette Palme d’or cannoise conserve l’air dévergondé de son temps.


3. The Party’s Over (1965)

Guy Hamilton, futur réalisateur de quatre James Bond, dépeint l’envers de la fête. Une héritière américaine (Louise Sorel) découvre les nuits de Chelsea et attire l’attention du trouble Oliver Reed. Tourné en 1963, le film arpente encore les ruines causées par le Blitz allemand. La musique de John Barry - futur compositeur bondien - égaie ce drame.


4. The Pleasure Girls (1965)

Une jeune fille (Francesca Annis) s’installe à Notting Hill et découvre les revers sordides du Londres libertaire. Ce succès oublié de Gerry O’Hara révèle le jeune Ian McShane (le Al Swearengen de la série Deadwood) et Klaus Kinski, dont le rôle de propriétaire abuseur fut inspiré par l’authentique Peter Rachman, landlord-proxénète dont le nom donna naissance au terme "rachmanism" - qui désigne l’exploitation et l’intimidation de locataires.


5. Blow Up (1966)

Un autre étranger, l’Italien Michelangelo Antonioni a capté avec acuité l’ambiance du Swinging London à travers une de ses figures emblématiques : le photographe de mode. L’anti-héros cynique du film (David Hemmings) a le style, le look et le mode vie du vrai David Bailey (qu’on voit dans My Generation). Devant son objectif défilent Vanessa Redgrave, Sarah Miles, Jane Birkin, ou la mannequin Veruschka. Comme dans The Party’s Over, le constat, amer, suggère que succès, fêtes et drogues n’empêchent pas d’avoir no satisfaction. Grand prix à Cannes en 1967.


6. Alfie (1966)

Après avoir incarné l’espion Harry Palmer dans The Ipcress File, Michael Caine crée son deuxième rôle iconique, celui du tombeur de ses dames, Alfie. Sa franchise ironique et le charisme de son interprète, aussi cockney que lui, le rendent sympathique. Alfie séduit notamment Jane Asher, alors compagne de Paul McCartney. Lewis Gilbert présidera ensuite trois fois aux aventures d’un autre womaniser, James Bond. Michael Caine se barrera avec l’or dans The Italian Job (1969), son troisième carton des sixties.


7. Modesty Blaise (1966)

L’agent 007, paragon réac et sexiste de feu l’Empire britannique, adapté dès 1962, n’a jamais arpenté Carnaby Street, au contraire de Modesty Blaise, son pendant féminin et antithèse. Cette criminelle repentie, crée en bande dessinée en 1963 par Peter O’Donnell et Jim Holdaway, est portée à l’écran par l’Américain Joseph Losey, réalisateur blacklisté réputé pour ses drames psychologiques (Eva, 1962, et The Servant, 1964). Cette rencontre improbable accouche d’une fantaisie d’action délicieusement pop et MLF, où s’amusent Monica Vitti, Terence Stamp et Dirk Bogarde.


8. Joanna (1968)

Alfie au féminin, mâtiné de Dolce Vita, l’oublié Joanna de Michael Sarne chronique les amours d’une étudiante occasionnelle (Geneviève Waite) et amante à temps plein. Le Free Cinema en aurait fait un drame, mais Sarne, enfant prodigue du Swinging London (chanteur, acteur, photographe, amant de B.B.) livre une évocation hédoniste sans fard ni frontière - Joanna a une relation interraciale, tabou à l’époque. Le film fut sélectionné pour le festival de Cannes 1968, annulé suite aux événements de mai.


9. If… (1968)

Alors que Yellow Submarine marque l’acmé des Beatles et du psychédélisme, If... de Lindsay Anderson,réalisateur phare du Free Cinema, ponctue 1968 dans la fureur. Dans une public school, deux étudiants se révoltent contre les brimades de leurs aînés. Palme d’or à Cannes en 1969, If… annonce la fin des utopies des années 1960, qui s’achèvent avec le napalm au Vietnam, les chars à Prague et les pavés à Paris. Malcolm McDowell y gagne son ticket pour Orange Mécanique, la dystopie de Stanley Kubrick, qui inaugure le No Future des Seventies.


10. Performance (1970)

En juillet 1969, l’ex-Rolling Stone Brian Jones est retrouvé mort. En septembre, John Lennon annonce aux Beatles qu’il quitte le groupe. Ces actes de décès des Swinging Sixties sont suivis par la sortie de Performance de Donald Cammell et Nicolas Roeg. Mick Jagger y interprète une rock star décadente chez qui un truand meurtrier se réfugie. Les producteurs espéraient un Hard Day’s Night aux accents Stone. Ils héritent d’un film noir et expérimental, peinture psychédélique des excès de sex, drugs and violence. Echec commercial, Performance est devenu un film culte, marqueur de la fin d’une époque.