LeosCaraxopolis

Fernand Denis Publié le - Mis à jour le

Vidéo
Cinéma

Leos Carax est un enfant gâté. Gâté de talent. Alors qu’il débutait, on n’a pas arrêté de lui dire qu’il avait du talent, qu’il était le nouveau Godard. Et il l’a cru. Et depuis, il fait le Godard. Il fait l’autiste dans la posture de l’auteur génial et incompris. "Je fais du cinéma, pas des films", dit Godard. "Je ne sais pas qui est le public, des gens qui seront bientôt morts. Moi, je fais des films privés", affirmait-il lors de sa conférence de presse en mai dernier à Cannes. Comprenez : nous sommes des génies. C’est bien normal que les ploucs d’aujourd’hui ne nous comprennent pas, nous créons pour les spectateurs du XXIIe siècle.

Pas sûr. On a davantage l’impression que la limousine de Carax a raté l’échangeur et qu’il roule en plein XXe siècle, dans l’histoire du cinéma, sur la route Godard, notamment. Dans la première séquence, il nous fait le coup de "Alphaville", il pousse une porte dans sa chambre et pénètre dans un palais du cinéma des années 30. Et puis, dans la séquence de la Samaritaine, le personnage féminin, Kylie Minogue parle le français avec une pointe d’accent exotiquement anglais, pareil à celui de Jean Seberg. Mais c’est Leos Carax qui est à bout de souffle avec son scénario amusant au départ, mais dont la dramaturgie tient du marabout, bout de ficelle, selle de cheval

Soit Denis Lavant, son "Pierrot le fou" à lui - le talent fulgurant du Belmondo de l’époque en moins - qui circule dans une longue limousine blanche, pareille à celle de Pattinson dans "Cosmopolis". Il faut sans doute voir, dans ce véhicule, la métaphore d’un monde autarcique et "auto"suffisant. Cette fois, il ne s’agit pas d’un bureau high-tech mobile, mais d’une loge de comédien. M. Oscar va d’un rendez-vous à l’autre dans Paris. Et, durant le trajet, il se maquille, se grime, se transforme en grand patron, en vielle mendiante, en double de lui-même, en acteur de motion capture, en clodo à la masse (qui enlève un top model en plein shooting au Père-Lachaise), en papa déprimé allant rechercher sa fille à une soirée, etc...

C’est ce qu’on appelle le film à sketches, la limo servant de trait d’union blanc entre les saynètes. L’avantage de ce format ciné, c’est la variété des styles et des sensibilités. Malheureusement, ici, tous les sketches sont réalisés par le même cinéaste. Conscient du problème, Carax change de genre à chaque sketch et revisite l’histoire du cinéma en multipliant les références. "Holy Motors", c’est en somme un "Questions pour un champion" spécial films où les cinéphiles sont invités à repérer les hommages à Godard, Buñuel, Franju, Kubrick, Demy et Carax, bien évidemment. Le Piccoli à la tache de vin qui se fait du "mauvais sang", la mendiante de "Pola X" et l’emblématique grand magasin de la Samaritaine, cher aux "Amants du Pont Neuf", le film le plus dispendieux jamais réalisé sur la pauvreté.

Au départ, l’idée est amusante, mais sa répétition engendre une lassitude. Sa longueur, aussi. On sait que M. Oscar a 9 rendez-vous, qu’il a donc 10 personnages. Même 11, car Leos Carax a prévu un entracte. Et c’est même le meilleur moment du film. Denis Lavant arrête de se prendre la tête et empoigne un accordéon pour une sarabande musicale à travers une église. Le moment est magnifique. Et puis, il remonte dans la limo, et on se dit qu’on en a encore pour un moment avant de voir à quoi ressemble un garage de limousines. Là aussi, on ne sera pas déçu.

En attendant, et c’est l’autre problème du film, il n’y a aucun moyen d’échapper au Denis Lavant Show, l’acteur qui surjoue tout le temps et interpelle aussi le spectateur : "Vous l’avez vue, ma performance", "Vous l’avez vue, ma traversée du cimetière", " Vous m’avez vu manger des fleurs comme un enragé", "Vous m’avez vu en érection devant Eva Mendes". Qu’il soit rassuré, Denis Lavant, on le voit, il atomise même tous ses partenaires. Carax n’hésite pas à rendre moche Eva Mendes pour focaliser l’attention sur son alter ego.

On rit un peu, on s’ennuie un peu, aussi; pourtant, il y a de quoi s’occuper en jouant à ce trivial-ciné-arty, on est content de voir Edith Scob également; pas de quoi faire un scandale, pas nourrir une polémique autour de ces deux heures très mécaniques.

Réalisation, scénario : Leos Carax. Image : Caroline Champetier. Avec Denis Lavant, Edith Sco, Kylie Minogue, Eva Mendes 1h55.

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