Cinéma

Reconnaissons au marketing hollywoodien une certaine élégance. C’est la presse belge qui a eu, mardi 10 octobre, les honneurs de la première projection de presse officielle des "Aventures de Tintin : le Secret de la Licorne". La première des trois adaptations cinématographiques du héros de Hergé par le tandem Steven Spielberg-Peter Jackson ne sera révélée à la presse française que ce mercredi. Et la critique américaine et internationale devra encore attendre quelques semaines.

Le générique en animation 2D, où un Tintin silhouetté devance déjà l’aventure qu’il va suivre, se ponctue avec un petit clin d’œil : le héros ramasse une boule de cristal et la pose sur le I de Spielberg. En regardant dans celle-ci, le réalisateur, qui se creusait depuis trente ans sur la meilleure manière de porter à l’écran le héros de Hergé, a perçu deux choses : il fallait être fidèle à l’essence du personnage, mais oser se détacher de l’œuvre originale. C’est cet équilibre difficile, presque schizophrène, qu’il poursuit près de deux heures durant.

La reconnaissance des origines belges du reporter, Spielberg la poursuit à l’écran. Le film s’ouvre sur Milou gambadant sur "la place du Vieux Marché". Un rapide coup d’œil sur les bâtiments à l’arrière-plan le prouve : Chris Guise, le concepteur visuel du film, a visité Bruxelles. Avant même Tintin, c’est Georges Remi lui-même que l’on découvre, en portraitiste de rue. Il tend à un jeune homme son portrait stylisé. Joli clin d’œil et transition immédiate sur le "vrai" Tintin, celui en images de synthèse 3D. Son look, étonnant, est convaincant. Spielberg et Jackson n’ont pas opté pour une esthétique épurée comme l’était la ligne claire d’Hergé. Mais comme lui, ils créent une autre réalité, plus détaillée (on peut compter les cheveux de la houppe de Tintin, on découvre l’iris de ses yeux, bleus !), mais pas photoréaliste pour autant. Chez eux, l’appartement de Tintin fourmille de plus de détails que dans les planches d’Hergé. Mais ce qu’ils ajoutent (souvenirs de ses reportages et de ses aventures précédentes) est cohérent avec l’œuvre originale.

La licence artistique n’empêche pas d’être fidèle à l’esprit : Tintin n’évolue pas dans les années 2000 et dans une cité américaine, mais bien dans un fac-similé du Bruxelles des années 30. Le héros reste d’un âge indéfinissable, adulescent vif, toujours en mouvement, et redoutablement perspicace (joliment servi par Jamie Bell dont la performance transparaît derrière l’avatar en images de synthèse). L’aventure ne l’attend pas : il la devance. Celle qui ne cesse de rebondir ici mêle deux intrigues : "Le secret de la Licorne" et "Le crabe aux pinces d’or". Ce dernier était indispensable pour reproduire à l’écran la rencontre déterminante entre Tintin et le capitaine Haddock. Les prémices de la chasse au trésor du vaisseau du chevalier François de Haddoque en sont profondément modifiées. En découle un développement singulier du personnage de Monsieur Sakharine. Mais aussi moult péripéties. En opérant de la sorte, Steven Moffat, Edgar Wright et Joe Cornish, les trois scénaristes anglais du film, ont réussi la double contrainte de toute adaptation : construire une histoire palpitante pour un public de profanes, et surprendre ceux qui connaissent l’œuvre originale, sans les déstabiliser. Ce qui n’empêchera pas les puristes de hurler au crime de lèse-Hergé.

En partie à juste titre. Car Spielberg prend le pas sur Hergé. Au nom du droit moral que le dessinateur, peu avant sa disparition en 1983, lui céda, Spielberg se réapproprie la narration. Il est au meilleur dans les séquences reprises directement des albums : la première demi-heure, la rencontre avec Haddock et ce qui s’ensuit, le récit en flash-back de l’affrontement entre le chevalier de Haddoque et Rackham le Rouge. Dans celle-ci, tout l’art du réalisateur (pour le suspense, le cadrage, le découpage) ressort : il fait bien du cinéma, pas de la bande dessinée. Mais il fait aussi son cinéma, surtout lorsque le récit s’écarte de l’œuvre originale. Certains avaient vu du Tintin dans Indiana Jones ? Spielberg remet de l’Indy dans Tintin. Et plutôt deux fois qu’une : la fuite du Karaboudjan rappelle furieusement la scène d’ouverture de "Indiana Jones et la dernière croisade"; la poursuite dans la casbah de Bagghar s’apparente à un best of de toutes celles, improbables, menées par l’archéologue aventurier quatre films durant. Dans ces moments-là, il y a de la surenchère, comme sur l’affiche du film. "M’as-tu-vu" hurlerait Haddock. Derrière celui-ci, d’ailleurs, Andy Serkis en fait un peu des caisses (de whisky). On se réjouit que la soûlographie du capitaine n’a pas été sacrifiée sur l’autel du politiquement correct et du sacro-saint certificat "enfants admis". Mais le pauvre capitaine ressemble parfois à une caricature de sémaphore, faiblesse d’autant plus encombrante que le personnage occupe un rôle qui va grandissant au fil du récit. De même, les Dupondt sont moins bien dégrossis, visuellement parlant.

Tintin "en Amérique" n’est cependant pas la catastrophe annoncée, ni même une trahison morale (au contraire des récents "Schtroumpfs"). L’amour de Spielberg et de Jackson pour Tintin est sincère : s’atteler à un projet de cette ampleur dépasse le simple appât du gain (même si les produits dérivés déboulent déjà). Son succès hors de nos frontières reposera sans doute plus sur le nom des deux maîtres d’œuvre que sur celui de Tintin, qui reste méconnu outre-Atlantique. On dirait même plus : ceux qui iront d’abord voir "un film de Spielberg" ne se sentiront pas spoliés.

"Les aventures de Tintin - Le Secret de la Licorne" le 26 octobre au cinéma

Lire l’entretien avec Steven Spielberg et Peter Jackson pp. 46-47

"Libre Culture" spéciale le 19 octobre