Cinéma

Alger, 2008. La guerre civile est finie depuis quelques années déjà. Si la tension semble être retombée, la division est encore omniprésente dans la vie quotidienne des Algérois. Eduqués, francophones, Amal (Nadia Kaci) et Samir (Sami Bouajila) vont boire un verre chez des amis, avant de prendre la voiture pour aller fêter leur anniversaire de mariage dans un petit resto au bord de la mer. Sur le chemin, ils évoquent avec nostalgie leurs rêves de liberté et se divisent sur l’avenir du pays. Si Samir sembler résigné à s’accommoder de la situation actuelle, son épouse refuse que leur fils Fahim (Amine Lansari) vive dans une société aussi étriquée. Durant la même soirée, le jeune homme et ses amis errent dans les rues sombres d’Alger, une ville qui grouille, qui gronde et où la peur continue de rôder...

Après deux courts métrages, la jeune cinéaste algérienne Sofia Djama passe au long avec un film qui n’est pas sans rappeler le récent "Razzia" du Franco-Marocain Nabil Ayouch. Elle aussi choisit la structure du film choral pour évoquer la société algérienne contemporaine. Si elle se replonge dix ans en arrière, c’est pour mettre en lumière ce moment de basculement qui a abouti à l’enlisement actuel de son pays.

A travers ses personnages représentants plusieurs générations, la cinéaste filme le doute, voire l’abattement, face au triomphe de la religion dans l’espace public (et ce malgré la défaite des islamistes durant la guerre civile). Sofia Djama signe en effet un portrait désenchanté de l’Algérie. Refusant d’arrondir les angles, elle ose un film courageux qui montre à quoi la résignation a mené aujourd’hui, dans un pays toujours dirigé par Abdelaziz Bouteflika, président-momie accroché au pouvoir depuis 1999. Lequel a plongé son pays dans une inertie qui empêche son peuple de rêver à une société meilleure… "Les bienheureux", c’est justement cette génération d’avant la guerre civile, celle qui a bénéficié d’une certaine liberté après l’indépendance et qui doit aujourd’hui tirer un trait sur ses idéaux face à l’islamisation de la société algérienne.

Très bien réalisé, bénéficiant d’une très belle photographie - notamment dans sa description de la nuit algéroise et des fantômes qui l’habitent -, "Les bienheureux" n’est pas exempt d’imperfections, ainsi dans sa narration. Mais ce premier film témoigne chez Sofia Djama d’un talent prometteur et d’une voix singulière et critique dans le cinéma maghrébin contemporain. Comme Kaouther Ben Hania (la réalisatrice de "La belle et la meute") ou Leyla Bouzid ("A peine j’ouvre les yeux") peuvent l’être côté tunisien.

Scénario & réalisation : Sofia Djama. Photographie : Pierre Aïm. Montage : Production : Patrick Quinet. Avec Salima Abada, Sami Bouajila, Nadia Kaci, Faouzi Bensaïdi, Adam Bessa… 1 h 47.

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