Cinéma Sur fond de montée du salafisme, un thriller qui tient du western. Actuel…

La conjonction, involontaire, des "Cowboys" avec les tragiques événements de Paris en fait un film d’une criante actualité. Elle témoigne de l’acuité du réalisateur-scénariste qui saisit une époque et offre - effet bienvenu - une réflexion intelligente loin des raccourcis politiques et médiatiques. Il tombe à point nommé, en contre-point à l’actualité récente.

C’est à un voyage de deux heures et une quête de près de vingt ans que Thomas Bidegain, scénariste patenté (notamment pour Jacques Audiard), invite dans son premier film derrière la caméra. Le titre assume la référence : le western et, plus précisément, "La Prisonnière du désert" de John Ford. Mais il puise aussi son inspiration dans "Hardcore" de Paul Scharder (1979), où un père cherchait sa fille disparue dans les méandres de l’industrie du sexe.

Le récit débute en 1994, quelque part en France, au sein d’une communauté de passionnés de l’Ouest américain. Alain (François Damiens), sa femme (Agathe Dronne) et leurs enfants Kelly et Kid participent au bal-rodéo country annuel. Instant familial privilégié jusqu’au moment où Kelly s’évapore…

Fugue ? Enlèvement ? Les parents découvrent soudain que leur fille de seize ans fréquentait un certain Ahmed, de deux ans son aîné, et qu’elle étudiait l’arabe. Les parents d’Ahmed ne savent pas plus où leur fils a disparu. La police paraît indifférente - en 1994, en Europe, le terrorisme islamiste ne fait pas encore la Une des journaux et inquiète à peine les autorités. Un fonctionnaire plus concerné du ministère de l’Intérieur fait le déplacement, mais il laisse Alain et sa femme face à leurs questions. Le père décide alors de chercher lui-même sa fille. Un périple où il entraînera au fil des ans son fils, Kid (Finnegan Oldfield).

Le récit, coécrit par Thomas Bidegain et Noé Debré, est ample. S’il pourra paraître long, c’est justifié par la volonté de couvrir le basculement de l’Histoire que l’on a connu depuis 1994 et de souligner la dimension interminable de la quête du père et du fils. Tout au plus a-t-il manqué au réalisateur débutant un sens plus aigu du rythme ou de la mise en scène.

Le réalisateur scande cette traque de repères temporels : les attentats du 11-Septembre, de Madrid et de Londres qui marquent la progression du djihad salafiste global. L’auteur remonte aux sources du djihadisme moderne et de ce qui a contribué à l’engendrer pour dépasser l’effroi de l’urgence - toujours en retard d’une guerre et propice à semer les germes de la suivante.

A travers le passage du témoin entre le père et le fils, il rappelle aussi que cela fait déjà deux générations - bientôt trois - que l’on vit à l’ombre de cette menace.

Mais il ne s’agit pas pour le réalisateur de faire un film politique ou historique. Il se concentre sur l’intime : c’est l’histoire d’une famille, déchirée et brisée. On retrouve un des thèmes de prédilection de Bidegain : le passage à l’âge d’homme. Démarrant sur Alain, père "innocent", le point de vue se déplacera sur Kid.

La dramaturgie est bien héritée du western : les "Indiens", ou "l’autre", sont les musulmans, où se distinguent des "rebelles", les islamistes, la majorité paisible. Le voyage, de la France profonde aux sanctuaires islamistes du Pakistan et d’Afghanistan en passant par les filières belges troubles (Bidegain connaît mieux son sujet que nos édiles) ou la Syrie d’avant la guerre, offre des décors résolument cinématographiques et une galerie de seconds rôles interlopes où se distingue John C. Reilly, inquiétant agent trouble.

Au travers du destin de Kid, Thomas Bidegain livre sa modeste morale : le salut - ou la paix - ne viendra que de la cohabitation et de la capacité à aller l’un vers l’autre, au lieu, comme Alain, de foncer dans le tas et camper sur ses préjugés. La dernière scène est à cet égard un joyau d’intensité, même si on pourra y voir un peu d’angélisme. Une jolie phrase, pleine de double sens, est d’ailleurs prononcée par un personnage étranger à destination d’un Français : "Tu m’as fait venir ici, tu ne peux pas m’abandonner." Symboliquement, les auteurs - qui s’adressent d’abord à un public occidental - rappellent que chacun à sa responsabilité dans l’Histoire.

Au final œuvre plus métaphorique que réaliste, cette fiction reste très masculine, paradoxe au vu de l’objet de la quête, mais qui était aussi la caractéristique de ses modèles cinématographiques. Ce péché véniel de l’auteur - accoutumé à un cinéma "d’hommes", comme son ami Audiard - permet toutefois de confirmer la haute qualité dramatique de François Damiens, qui mixte à sa précédente prestation en père "orphelin" de sa fille (" Suzanne" de Katell Quillévéré) un profil de bombe à retardement façon Schoenaerts.

Mais la vraie révélation des "Cowboys", c’est le jeune Finnegan Oldfield, bluffant, touchant, charismatique, convaincant d’un bout à l’autre, dans toutes les langues. Ce "Kid"-là est un futur grand - et un candidat d’ores et déjà sérieux au César du meilleur espoir masculin 2016 d’autant plus que ce film, tel "Timbuktu" d’Abderrahmane Sissako, l’année dernière, pourrait trouver un écho singulier auprès du public par les temps présents.

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Réalisation : Thomas Bidegain. Scénario : Thomas Bidegain et Noé Debré. Avec François Damiens, Finnegan Oldfield, Agathe Dronne… 1h54


"La première guerre mondiale du XXIe siècle"

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Aux sources des "Cowboys" : l’histoire des premiers djihadistes revenus de Bosnie. 

2015 fut une riche année pour Thomas Bidegain. A Cannes, en mai dernier, son nom était à l’affiche de trois films, dans trois sections différentes : "Dheepan" de Jacques Audiard en compétition officielle, "Ni le ciel ni la terre" du premier film de Clément Cogitore, présenté à la Semaine de la Critique, et "Les Cowboys", qu’il a coécrit et réalisé, à la Quinzaine des Réalisateurs. Le premier a été récompensé d’une Palme d’or. Les deux derniers ont pour point commun d’avoir pour toile de fond les soubresauts de ce que Thomas Bidegain appelle "la première guerre mondiale du XXIe siècle", entamée le 11 septembre 2001. "Dans le cinéma français, il y a des gens qui ont envie d’un cinéma différent, de parler du monde. C’est mon cas. C’est le cas de Jacques [Audiard]. C’est le cas de Clément [Cogitore]", résume le scénariste pour expliquer les liens entre ces trois œuvres effectivement singulières dans le cinéma français.

"La première guerre mondiale du XXIe siècle" : au regard des derniers dramatiques événements, personne ne démentira le réalisateur. Son film a une résonance inévitable : nous l’avons découvert à la Quinzaine des Réalisateurs, à Cannes, quatre mois après l’attentat contre "Charlie Hebdo", six avant les attentats du 13 novembre. Mais, à bon escient, le scénariste-réalisateur en rappelle l’origine, plus lointaine, qui justifie que son récit débute en 1994 : "Il y a environ cinq ans, j’avais fait des recherches sur le gang de Roubaix pour un réalisateur. C’est un gang très violent qui a sévi en France dans les années 1990. Il était constitué de gars convertis à l’islam, qui étaient partis en Bosnie faire la guerre. Ils étaient revenus avec plein d’armes, une expérience paramilitaire et un rapport décomplexé à la violence. Ils ont commencé à semer la terreur en menant des braquages destinés à financer la guerre sainte." Le gang mettra la police française en émoi pendant trois mois, avant que ses membres ne soient tués dans une série d’interventions des forces de sécurité. Le projet reste lettre morte, mais le sujet continue de travailler le scénariste. Là-dessus, un de ses amis lui parle des communautés country qui existent en France. "J’y ai vu la possibilité d’imaginer un sujet de western." Et Noé Debré et lui fantasment à l’idée d’écrire un remake de "Hardcore" de Paul Schrader. Tout cela a mijoté dans la marmite de Thomas Bidegain jusqu’à devenir "Les Cowboys".

" Ni le ciel ni la terre" suit l’épreuve d’une section de parachutistes perdue quelque part en Afghanistan. "Les Cowboys" la quête d’un père dont la fille, Kelly, a disparu avec un jeune homme d’origine algérienne. Le récit s’étend de 1994 à 2014. Le premier tient du film de guerre, le second du western, à la sauce contemporaine. "Ce sont des films de genre, comme on dit, oui, reconnaît sans hésiter Thomas Bidegain. Le genre, au cinéma, c’est très démocratique. Cela permet aux spectateurs d’entrer aisément dans une histoire, à partir de conventions aisément identifiables. Et, lorsqu’on est un réalisateur débutant, comme Clément ou moi, travailler à l’intérieur d’un genre présente aussi des repères, c’est un guide."

Le scénariste s’était-il fait pour autant une check-list des scènes imposées du western ? "Oui et non. Il y a de vraies scènes tirées des codes du western. Alain, sa famille et leurs amis, sont des Français passionnés par les cowboys. On a abordé cela littéralement. Il y a dans l’histoire un chasseur de primes (John C. Reilly), une scène de prison, un duel, une squaw… Pour Alain, les djihadistes sont perçus comme des Indiens. Il se lance dans une traque solitaire, comme un justicier de western. Son fils suivra un autre chemin."

Si son film est une fiction et un récit d’aventure, et évite tout raccourci politique, Thomas Bidegain entend livrer sa propre réflexion sur l’impasse de ce "choc des civilisations" qui continue de justifier les extrémismes de part et d’autre. "Tant qu’on regardera l’autre, l’étranger, comme un ennemi, on ne pourra rien résoudre. Il faut aller vers l’autre, le comprendre, et éviter les généralisations. Kid, le fils d’Alain, comprend cela. Le père s’aliène le monde, le fils s’y ouvre. Le vrai cowboy est celui qui s’adapte à son environnement."

Car comme dans la quasi-totalité des films écrits par Thomas Bidegain, "Les Cowboys" est aussi l’histoire d’un passage à l’âge adulte. "Ou qu’est-ce que cela signifie de prendre ses responsabilités. C’est autant le récit d’un père qui cherche sa fille que d’un fils qui cherche son père. Qu’est-ce qu’on hérite ? Qu’est-ce qu’on transmet ?" La question interpelle le scénariste : "J’ai commencé à écrire des scénarios l’année où mon père est mort. On comprend ce que c’est les fantômes quand on perdu ses parents parce qu’on s’aperçoit après à quel point on leur ressemble ou on peut reproduire des choses qu’ils nous ont transmises. L’héritage, c’est ça."

L’enjeu essentiel de cette première réalisation était pour le scénariste le travail avec les comédiens. "Je fais partie de cette école de cinéma qui considère que la forme du film doit être incluse dans le scénario. Par contre, ce qu’on n’arrive pas à mettre en page, c’est l’apport de l’acteur. Ce qu’il y a de magique, c’est lorsque vous parvenez à transcender une scène par le simple fait d’avoir murmuré une petite indication à l’oreille d’un comédien."