Cinéma Arnaud Desplechin empile les histoires et pratique la rupture de genres

Les films d’Arnaud Desplechin ne constituent pas une franchise mais de plus en plus un feuilleton. On y retrouve le même personnage, Paul Dedalus (emprunté à Joyce), les mêmes décors du ministère des Affaires étrangères, la même préoccupation autobiographiquement romanesque et, bien sûr, le même acteur, Mathieu Amalric.

Reprenons le film à l’endroit où on l’avait laissé, aux "Trois souvenirs de ma jeunesse", au prequel de "Comment je me suis disputé". La question était alors d’où vient Paul Dedalus ? Qui étaient ses parents ? Quelle trace a laissé son premier amour ? Dans "Les Fantômes", la question est plutôt : qui partage sa vie ? Toutefois Mathieu Amalric ne joue plus Dedalus mais Ismaël Vuillard, dont on se souvient qu’il était le mari de Nora dans "Rois et reines". Paul Dedalus est toujours là, mais est désormais incarné par Louis Garrel, lequel entre dans la vie professionnelle au Quai d’Orsay. Vous êtes perdu, c’est voulu, il ne s’appelle pas Dedalus par hasard.

Pour l’instant, Ismaël se précipite chez son beau-père, victime d’une crise d’angoisse en pleine nuit. Il pense à sa fille - la femme d’Ismaël - disparue sans laisser de traces voici plus de 20 ans, l’administration la considère d’ailleurs comme morte. Depuis quelques années seulement, ce réalisateur de cinéma a retrouvé l’amour et un fragile équilibre auprès de Sylvia (Charlotte Gainsbourg). Ils passent leurs vacances dans une maison de famille au bord de la mer quand arrive de nulle part - du ciel ? - Carlotta (Marion Cotillard), l’épouse prodigue. Elle ne cache pas ses intentions : récupérer son mari. Elle n’a pas d’autre choix, elle n’a plus rien.

Alors que Sylvia contient sa jalousie avec froideur et dignité, le récit échappe au roman-photo en entrant dans la deuxième dimension. Depuis la disparition de sa femme, Ismaël travaille la nuit pour échapper à d’insupportables cauchemars - il n’a jamais l’air très frais en journée. En voyant revenir sa femme d’entre les morts, il vit désormais dans un cauchemar éveillé, une autre dimension, sa twilight zone à lui.

Dans son essai "Le temps, ce grand sculpteur", Marguerite Yourcenar écrit "C’est un fait inavoué et inavouable que les morts les plus chers, au bout de quelques mois, seraient, s’ils revenaient, des intrus dans l’existence des vivants". Desplechin en fournit la démonstration.

Puisqu’on est au deuxième degré, restons-y. Pour bousculer les spectateurs, Desplechin empile les histoires, perturbe le processus d’identification, introduit un film dans le film, change de ton, passe du lyrisme à l’humour, s’amuse avec un effet pelure (un décor défile dans une fenêtre pour donner l’impression de mouvement), injecte des doses de psychanalyse, agite son trousseau de clefs. Exemple, la femme d’Ismaël s’appelle Carlotta, un prénom qui renvoie à Vertigo, à James Stewart qui refusait d’accepter la mort de la femme aimée. Il faut donc avoir Hitchcock à l’esprit.

Le spectateur est embarqué dans "Les Fantômes d’Ismaël" comme dans un train. Il va et vient, il change de genre à chaque wagon, passe d’une histoire à l’autre, d’une atmosphère à l’autre, d’un mélodrame à un film d’espionnage en passant par une comédie. Et aucune destination n’est inscrite sur le billet.


© IPM
Réalisation : Arnaud Desplechin. Avec Mathieu Amalric, Marion Cotillard, Charlotte Gainsbourg… 1h54.