Cinéma L’auteur de "Des Hommes et des Dieux" aborde 14-18 d'un angle lumineux. Avec Nathalie Baye dans un rôle majeur de son parcours.

1915. On se croirait dans les tableaux de Jean-François Millet. Il ne manque que le son de l’angélus. Enfin, il manque les hommes aussi. Dans les champs, c’est la moisson, on ne voit que des femmes. Elles fauchent, forment les bottes, les emportent. Il y a bien quelques hommes, trop vieux, qui regardent, impuissants, Hortense (Nathalie Baye) à la manœuvre.

Elle n’a pas une ferme, mais deux, sur les bras. La sienne, depuis que son homme s’en est allé et que ses deux fils sont dans les tranchées. Et puis, celle de sa fille dont le mari est aussi sur le front. Heureusement, elle peut compter sur Francine, une jeune fille de l’Assistance publique qui reste à demeure. Elle est vaillante, courageuse, chante en travaillant et lui tient compagnie. Ça ne se dit pas mais elle l’aime sans doute plus que sa propre fille. Il faut dire que la familiarité de celle-ci avec les soldats américains fait jaser dans le village.

En cette période de centenaire, Xavier Beauvois signe un film très original sur la guerre 14-18. Pas de tranchées, de boucheries, de batailles, de sentiers de la gloire, de gueules cassées; juste trois soldats en permission et des femmes qui doivent faire travailler la terre. De véritables bêtes de somme. Et ce n’est pas sans conséquences dans la percée de la mécanisation, entre autres. Faute de bras, elles se tournent vers les machines, premier pas d’une révolution agricole. La terre mérite qu’on lui sacrifie tout et "Les Gardiennes" donne la mesure de ce qu’on est capable de sacrifier pour conserver son patrimoine.

A l’intérieur de cet éclairage sociologique inattendu, Xavier Beauvois met en scène un mélodrame complètement raccord avec son regard sur la Première Guerre mondiale. Pas de larmes, de crises, de sensiblerie, de pathos, mais une force dramatique d’une sobriété minérale. Quand Hortense voit arriver le maire serrant son chapeau dans ses mains. Elle a compris. Le spectateur a compris. La seule question est de savoir lequel de ses deux fils est tombé au champ d’honneur.

Au cours de l’enterrement qui suivra, on voit distinctement les éléments de mise en scène qui génèrent cette pureté, cette dureté dans l’émotion. Il y a d’abord le souci d’enlever le sucre en renonçant aux ficelles, à l’hystérie. Pas même de musique, enfin juste un asthmatique filet d’orgue alors que la caméra passe d’un visage à l’autre. Ce sont autant de livres ouverts. On y lit les sentiments ou plutôt la façon maladroite de les masquer. Des têtes d’affiche jusqu’aux figurants, le casting est d’une réelle puissance dramatique. Ces anonymes sont tellement parlants qu’on se demande pourquoi Nathalie Baye était-elle nécessaire.

Mais progressivement, on comprend. C’est un rôle majeur dans sa carrière, il y a du César dans l’air pour une interprétation minimaliste et tellement complexe. Hortense est, à la fois, une brave femme et un monstre. Mais Nathalie Baye n’écrase pas ses partenaires. Elle participe même à la mise sur orbite d’Iris Bry admirable découverte de Xavier Beauvois.

Le dernier élément, c’est la photo - lumineuse - de Caroline Champetier. Elle n’est pas seulement belle, elle est juste, authentique, d’un rayonnement chargé de nostalgie et pourtant sans effet. Après "Des Hommes et des Dieux", Xavier Beauvois signe, à nouveau, un très grand film.


© IPM
Réalisation : Xavier Beauvois. Scénario : X. Beauvois, Frédérique Moreau, Marie-Julie Maille d’après Ernest Pérochon. Avec Nathalie Baye, Laura Smet, Iris Bry… 2h14.