Cinéma Au départ du remake du film de Don Siegel, Sofia Coppola livre une variation du "Petit chaperon rouge".

Il était une fois une jolie petite fille qui cueillait des champignons dans les bois. Une forêt enchantée où la lumière scintille dans les feuillages et les branches rivalisent d’imagination. Au loin, pourtant, le tonnerre résonne, on est en 1864, troisième année de la guerre de Sécession.

Au pied d’un grand chêne, la gamine découvre, effrayée, un blue-belly. Un champignon vénéneux ? Du tout, c’est le surnom désobligeant qui désigne un soldat yankee en pleine Louisiane confédérée.

Mal en point, le militaire supplie l’enfant de l’emmener chez elle. Ce n’est pas la chaumière de mère-grand mais la propriété de Miss Martha à la "Autant en emporte le vent". En plus petite et en moins bien entretenue - les esclaves sont partis. Derrière sa rangée de colonnades de temple grec, l’imposante bâtisse abrite un pensionnat de jeunes filles tournant au ralenti. Aux côtés de Miss Martha, il reste une professeure et cinq élèves d’âges différents.

Droite comme I majuscule, la directrice se dit que l’individu ne passera pas la nuit mais elle fait néanmoins profiter la jambe de l’ennemi nordiste de ses talents pour la broderie. Ainsi nettoyée et reprisée, elle est sauvée.

Cette présence masculine occasionne une véritable métamorphose à l’intérieur de la maisonnée. De la plus petite à la plus grande, chacune s’emploie à capter l’attention d’un militaire d’autant plus séduisant qu’il s’est coupé la barbe et a adapté son discours à chacune de ses gardiennes.

Tout en observant l’élégant manège de ces femmes en bouton ou en fleur qui tourbillonne autour de lui, notre loup se pourlèche les babines en se demandant laquelle il va croquer en premier.

Récompensé par le prix de la mise en scène au dernier festival de Cannes, "Les Proies" s’inscrit dans l’œuvre cohérente de Sofia Coppola. Lumière, décors, costumes, accessoires, cette surprenante variation du conte de Perrault est d’un ravissement permanent et bien trop jolie pour être sincère. Les canons ont beau tonner, une fumée noire s’élever à l’horizon; c’est une tout autre guerre qui se déroule au pensionnat. Une guerre des sexes, avec ses assauts d’élégance, ses manœuvres de charme, ses opérations de séduction.

Tout l’art de la mise de scène de Sofia réside dans sa capacité à montrer, avec élégance, ce que la joliesse cache de turpitudes, de pulsions, de rivalités, de perversions, de frustrations. Elle l’esquisse dans un mouvement de sourcil, le comprime dans une longue robe corsetée, le parfume avec une pointe d’ironie. Le thème de l’ennui, central dans sa filmographie, trouve ici un traitement inattendu dans son contexte historique.

Sofia Coppola reconstitue, ici, en quelque sorte, son gynécée originel de "Virgin Suicides", on y reconnaît d’ailleurs Kirsten Dunst. On se réjouit de constater que les jeunes filles ont fait du chemin, ont appris à réagir. Emmené par Nicole Kidman en grande forme et un casting féminin jubilatoire, Sofia Coppola propose une relecture féminine aux allures de conte du film de Don Siegel.


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Réalisation, scénario : Sofia Coppola d’après l’œuvre de Thomas Cullinan. Image : Philippe Le Sourd. Décors : Anne Ross. Avec Colin Farrell, Nicole Kidman, Kirsten Dunst, Elle Fanning… 1h33