Les trois vies de Volker Schlöndorff

PAR FERNAND DENIS Publié le - Mis à jour le

Cinéma

ENTRETIEN

L'honneur perdu de Katharina Blum», «Le faussaire», «Le Tambour» Palme d'or 79 sont trois titres dans la longue filmographie de Volker Schlöndorff, l'invité d'honneur de la 28e édition du festival de Bruxelles. Chaque jour, celui-ci projette un de ses films et a commencé par le tout dernier «Les trois vies de Rita Vogt». Soit, les trois vies d'une terroriste de la bande à Baader ayant trouvé refuge en Allemagne de l'Est. Ce film marque le retour en forme de ce réalisateur phare avec Fassbinder, Herzog et Wenders du cinéma allemand des années 70. Se servir du cinéma pour interroger l'Allemagne et son histoire, est ce qu'il fait de mieux. Il aborde ici le terrorisme et la vie quotidienne en RDA. Rencontre avec cet homme passionné à nouveau passionnant, mordant dans la vie à pleines dents comme dans sa plaque de chocolat noir.

Si on en croit l'affaire Fischer, «Les trois vies de Rita Vogt» est un film qui arrive à son heure.

Trois mois trop tôt (rires), il est déjà sorti en Allemagne. C'est une période qui marqué une génération dont certains sont aujourd'hui au pouvoir. Quand, six mois après la chute du Mur, ces ex-terroristes furent arrêtés, ma curiosité a été piquée. J'ai voulu tourner ce film en 92 mais personne n'en voulait alors qu'on ne pouvait trouver de meilleure histoire Est-Ouest. C'est un thriller, un film d'espionnage, un film sentimental aussi

C'est seulement devenu possible, avec le recul, il y a deux ans. Dans un sens, ce n'était pas plus mal car, entre-temps, j'avais vraiment fait l'expérience de l'Allemagne de l'Est. J'y vis depuis huit ans, j'ai géré les studios de Babelsberg où travaillent 700 ouvriers allemands de l'Est. Il faut constater qu'au-delà des idéologies, il y a deux cultures suivant qu'on a passé sa jeunesse à l'Est ou à l'Ouest. J'ai appris à apprécier leur simplicité, leur droiture qui parfois passe pour provinciale. J'ai développé beaucoup de sympathie, non pas pour le système mais pour les gens.

Dans les années 70, le cinéma allemand était à son apogée, le terrorisme aussi.

Il n'y a pas de rapport direct, mais il y a un rapport. Dans les années 60, toute la société allemande, mais aussi française et d'autres sont sorties de l'immobilisme. En Allemagne, cette révolution culturelle des années 60 s'est d'abord fait sentir dans le cinéma, puis chez les étudiants, et enfin elle a affecté toute la société. Ces périodes de changement social sont bonnes pour la créativité. Dans les années 80, il n'y avait plus rien car la société était à nouveau immobile. Les jeunes qui sortaient des écoles de cinéma ne devenaient même plus cinéastes, ils étaient très contents de tourner des séries policières pour la télé.

La chute du Mur a-t-elle relancé le cinéma allemand?

C'est ce que je m'étais dit. Je vivais aux USA et je suis revenu en me disant, ces deux sociétés vont confronter leurs expériences historiques et provoquer un clash. Il n'a pas eu lieu. Ni au cinéma, ni en littérature, ni au théâtre.

Avez-vous le sentiment qu'il se passe quelque chose dans le cinéma allemand ou bien Tykwer est-il une personnalité isolée ?

Je ne sais pas. Je crois qu'il y a aujourd'hui une plus grande curiosité du public. Après la réunification, chacun est resté sur ses gardes. Même à Berlin, il n'y avait guère de contact entre l'Est et l'Ouest. Aujourd'hui, cela commence à se mélanger. Tykwer et d'autres seraient-ils apparus sans cela? Je ne sais pas. En tout cas, l'ambition a changé. Avant, elle était uniquement commerciale. Maintenant, il me semble qu'une génération veut se servir du cinéma pour se définir.

Avec «Rita», on retrouve le Schlöndorff qu'on aime, celui qui se sert du cinéma pour interroger son pays à travers son histoire.

Oui. Après «Le roi des Aulnes» qui était loupé pour différentes raisons, après «Palmetto» en Amérique, je me suis dit que j'étais en train de me perdre. Alors, j'ai voulu me battre pour réaliser ce sujet esquissé en 92. Je l'ai fait pour me retrouver à la case départ, pour reprendre ce chemin, pour faire d'autres films qui interrogent notre vie.

Pourquoi avez-vous laissé tomber cette voie après «Le Tambour»?

Après «Le faussaire», je dirais, il y a eu quinze années d'errance à travers le monde. J'avais des raisons personnelles, ma séparation avec Magarethe von Trotta, mais curieusement, Wenders, Herzog, tout le monde est parti. Si Rohmer, Rivette ont, eux, continué imperturbablement à faire la même chose; je trouve normal d'aller voir un peu ailleurs comment cela se passe. Je suis allé par pure curiosité en Amérique. J'ai aimé vivre là-bas, j'ai noué beaucoup d'amitiés à New York. En revanche, y travailler ne me plaisait pas, on n'y applique que des formules, il n'y a pas de place pour faire des films personnels.

Rita a trois vies. Combien de vies a déjà eu Volker Schlöndorff ?

Je préfère ne pas les compter. Géographiquement, j'ai eu une vie française, une vie allemande et une vie américaine, d'ailleurs avec des femmes différentes, des films différents, des amis différents mais en faisant toujours le même métier, avec la même passion et le même humour. Ce qui stupéfiant de constater en vieillissant, c'est qu'on ne change pas. On ne s'échappe pas. Je n'ai pas peur de ce qu'on appelle la perte d'identité. Je crois que contrairement à la virginité, l'identité n'est pas quelque que chose qu'on peut perdre mais quelque chose qu'on acquiert peu à peu. On devient peu à peu ce qu'on est vraiment.

© La Libre Belgique 2001

PAR FERNAND DENIS

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