Leslie Caron, star en français dans le texte

Alain Lorfèvre Publié le - Mis à jour le

Cinéma Envoyé spécial à Locarno

Etre convivial comme l’est le Festival de Locarno n’empêche pas d’accueillir des stars. On y a vu Harrison Ford et Daniel Craig, têtes d’affiche de "Cowboys & Aliens". On y a aussi retrouvé une authentique légende. Cette année, pour accompagner l’impressionnante rétrospective consacrée à Vincente Minnelli, c’est "Gigi" "herself" qui est revenue sous les projecteurs. Leslie Caron en a profité pour promouvoir ses mémoires, "Une Française à Hollywood", parues récemment aux éditions Baker Street. A 80 ans, qu’elle a fêté le 1er juillet dernier, cette drôle de frimousse qui a vécu la fin de l’âge des comédies musicales, célébrait dans la cité tessinoise un autre anniversaire : le soixantième de la sortie d’"Un Américain à Paris", du même Minnelli, où, jeune ballerine tout juste débarquée de sa France natale, elle fit ses débuts aux côtés de Gene Kelly.

Rien de tel qu’un mythe vivant pour démythifier celui d’Hollywood. Née en 1931, Leslie Caron -à prononcer, donc, à la française- grandit dans le cadre privilégié de l’hôtel particulier de ses grands-parents, à Neuilly-sur-Seine. Rien de maudit dans son éducation de jeune bourgeoise, fille d’un pharmacien chimiste respecté et d’une mère américaine à qui elle doit son prénom à consonance anglo-saxonne. "J’ai grandi dans un environnement privilégié, idyllique et protégé , admet-elle sans détour. Je garde des souvenirs très précis de ma petite enfance, comme la couleur des assiettes ou le visage de la brodeuse de ma grand-mère." La rupture vient de la guerre et de l’Occupation, "longue grisaille, triste, marquée par la faim et par la peur".

La jeune Française ne rêve pas de cinéma, mais de ballet. La guerre a ruiné la famille. Leslie doit gagner sa vie. Sa mère, ancienne danseuse, l’encourage dans sa vocation malgré l’effroi de son grand-père pour qui exhiber ses jambes sur une scène -fût-elle celle de l’Opéra- revient à faire le trottoir. Au Conservatoire de danse de Paris, Leslie croise une certaine Brigitte Bardot. Les restrictions de la guerre ont fragilisé son corps. Elle est refusée à l’Opéra mais intègre les ballets des Champs-Elysées où Roland Petit crée alors ce qui se fait de plus novateur en Europe. "Il m’a donné ma chance. J’avais à peine 16 ans quand il m’a offert trois à cinq minutes seule en scène." Elle découvre l’Europe, danse à Berlin, encore en ruines, devant un public muet. "J’avais conservé de la guerre la peur de l’Allemand -je ne m’en suis débarrassée que dans les années soixante. L’obscurité était totale. Je n’entendais que le souffle de ma respiration et de mon partenaire. Rien ne filtrait de la salle. Mais les applaudissements à la fin, c’était comme une réconciliation, une lueur après la douleur."

A Paris, lors d’une première, Gene Kelly la voit. "Un an et demi après, je reçois un appel. On me dit qu’il veut me rencontrer pour tourner un bout d’essai. Je me suis rendu dans un studio un peu minable où on a tourné cet essai dans la pénombre. Tout ça ne me paraissait pas très sérieux. En plus, à l’époque, les comédies musicales et le jazz, je ne connaissais pas. Je ne parlais même pas anglais. J’oublie cela et puis, un matin, nouvel appel, de Los Angeles, pour me dire que la MGM me propose un contrat. Trois jours après, je m’envolais pour les Etats-Unis." Elle est encore mineure. Sa mère l’accompagne. C’est une époque où il faut encore 36 heures pour relier Paris et Los Angeles. Les studios sont encore de formidables usines à rêves. Mais l’envers du décor est moins glamour."Quand je suis arrivé, j’ai reçu mon premier salaire : 75 dollars dans une enveloppe. C’était l’équivalent du salaire d’une secrétaire." Margaret Caron réalise qu’avec cette somme sa fille et elle ne pourront pas rester plus d’une semaine dans l’hôtel où elles sont descendues. Elles se replient sur un motel de banlieue minable. Quand Gene Kelly l’apprend, il pique une colère sur les responsables du studio et lui trouve une chambre dans un motel correct, derrière la MGM. "Il était occupé majoritairement par des immigré mexicains qui travaillaient comme jardiniers. J’entrais au studio par l’entrée des techniciens, à l’arrière - vraiment comme si j’allais travailler à l’usine. Un des portiers s’appelait - ça ne s’invente pas - Don Hollywood."

La graine de star découvre la dure réalité des studios. "La prise en main fut douloureuse. Je me suis retrouvée d’abord entre les mains d’un chef du département coiffure, puis du chef du département maquillage. On a l’impression d’être dépossédé de son identité. On n’est plus qu’un objet modelé par les maîtres du studio." L’usine à rêves inonde déjà les médias de photos de promotion. "Au printemps, on posait avec des petits lapins à l’approche de Pâques. En été, c’était les photos en maillot de bain au bord de la piscine J’ai découvert combien le glamour hollywoodien était artificiel." La petite Française se rebelle. Elle apprend la comédie auprès d’un élève de Stanislavski, ce qui horrifie les patrons de la MGM, réfractaires à la modernité de l’Actor’s Studio. Pire : elle se coupe elle-même les cheveux, à la garçonne, à une époque où l’apparence physique des actrices relève de l’autorité des producteurs. Gene Kelly, Vincente Minnelli et la femme de ce dernier, Judy Garland, la soutiennent. "Judy a obtenu que sa maquilleuse personnelle s’occupe de moi. C’est devenu plus facile."

Arrive enfin le tournage de "Un Américain à Paris". Les souvenirs de Leslie Caron décryptent la relation professionnelle entre Gene Kelly et Vincente Minnelli. "La création de la chorégraphie durait trois mois. Gene Kelly prenait cette partie en charge. Le matin, on faisait des exercices et des échauffements, l’après-midi on répétait. Après ces trois mois, nous avons arrêté pour tourner les scènes de comédie. Puis on a repris l’entraînement et tourné les numéros de danse." De Vincente Minnelli, elle se souvient de quelqu’un de "timide", "silencieux sur le plateau" . "Son dada, c’était les mouvements de foule et les couleurs." Pour les scènes intimes, le réalisateur laissait les acteurs s’arranger. Ce qui ne sous-entend pas que sa réputation soit surévaluée. "Dans les studios, les scripts étaient très précis en matière d’indications de mise en scène. Certains réalisateurs les appliquaient à la lettre. Vincente Minnelli, lui, s’appropriait les scénarios. Il était inventif. Dans "Un Américain à Paris", on remarque sa connaissance des peintres impressionnistes, Renoir, Toulouse-Lautrec ou Van Gogh." Forte de son expérience, la comédienne prête à Minnelli une qualité qui, à ses yeux, est l’apanage des grands réalisateurs : "Il faisait confiance" -comme René Clair, René Clément ou James Ivory, avec lesquels elle tournera plus tard. Et si, comme on le sait, c’est Gene Kelly qui dirigeait les scènes de danse, "tout cela se faisait dans un grand respect. Ils s’admiraient mutuellement" .

Le film est un succès mais la carrière de l’actrice réfractaire stagne. Vincente Minnelli la fait à nouveau jouer dans "Lili" (1953), un film qu’elle définit elle-même comme plus "art et essai" dans des décors "tristounets" . Elle danse avec Fred Astaire dans "Papa longues jambes" (1955), film qui ne laisse pas un souvenir impérissable. Le producteur Arthur Freed s’inquiète de son avenir. Il demande à la danseuse s’il n’y a pas un projet de comédie musicale qui l’intéresserait. "Je lui ai parlé de "Gigi" de Colette, dont l’adaptation à Broadway connaissait un grand succès." Il faudra encore près d’un an et demi pour obtenir les droits, mais le film qui sort en 1958 est un triomphe.

Toutefois Leslie Caron est décidément réfractaire au star-system hollywoodien. Elle hésite sur la voie à suivre : danseuse ou comédienne ? Elle demande conseil à Jean Renoir, alors exilé à Hollywood. "Il m’a dit qu’il ne connaissait rien à la danse mais qu’à son avis, j’étais comédienne. Et pour le prouver, il m’a fait un cadeau en écrivant pour moi la pièce de théâtre "Orvet". Elle fit scandale et divisa la critique. Mais pour moi, ce fut un merveilleux apprentissage." Dans la foulée, Leslie Caron rencontre le dramaturge Peter Hall, étoile montante du théâtre britannique. Elle l’épouse et le suit à Londres. Son départ est vu d’un mauvais œil par le studio. "Il fallait presque un laisser-passer pour quitter Hollywood", s’amuse-t-elle aujourd’hui. Lorsqu’elle tombe enceinte, la rupture avec la MGM est consommée. "J’avais 26 ans. Pour moi, la vie est plus importante qu’une carrière. J’ai rompu mon contrat." Elle espère pouvoir mener une carrière de vraie comédienne en travaillant avec son mari. La déception sera professionnelle et privée. Elle fait pourtant sensation dans le rôle dramatique d’une fille-mère dans "La chambre indiscrète" de Bryan Forbes (1962). "On m’a enterrée vive. Alors qu’à Los Angeles, j’étais considérée comme trop sophistiquée, trop Française; à Londres, j’étais trop Hollywoodienne pour jouer dans le cinéma social naissant. Cela coïncida aussi avec le succès des Beatles. Soudain, les accents provinciaux étaient en vogue au cinéma ou au théâtre." Peter Hall, lui, est jaloux de la carrière de sa femme. Le soir où elle reçoit un prix d’interprétation pour "La chambre indiscrète", il n’assiste pas à la cérémonie.

Leslie Caron retourne aux Etats-Unis. Et se console dans les bras de Warren Beatty. La relation sera de courte durée, mais "fusionnelle et enrichissante" . Dans ses mémoires, elle rapporte une anecdote peu connue sur la genèse de "Bonnie & Clyde", qui reprofilera la carrière du séducteur d’Hollywood. "Le scénario avait été proposé à François Truffaut. Lors d’un déjeuner avec ce dernier, le scénario était sur la table et Warren est arrivé. François lui a dit : Je ne peux pas faire ce film pour des raisons d’agenda, mais je vous conseille de le lire." Beatty le fait, mais doute. Leslie Caron assure l’avoir poussé à l’acheter -ce qu’il fit. En revanche, elle conseilla aussi à son amant de le faire réaliser par un grand réalisateur classique. Avis que ne suivit pas Beatty en le confiant à Arthur Penn, influencé par la Nouvelle Vague française. Avec le succès que l’on sait. Le film marque même la naissance du "Nouvel Hollywood".

De son côté, Leslie Caron revit la fin de l’Occupation dans "Paris brûle-t-il ?" de René Clément (1965). Alors qu’elle a le sentiment que sa carrière est terminée -à tout juste 40 ans, elle trouve en François Truffaut un ami attentionné. "Il s’est occupé de moi. C’était dans sa nature : il s’occupait des orphelins du monde entier. Quand il est mort, j’ai vu combien étaient nombreux ceux qui comptaient sur lui pour le soutien affectif. François avait cette générosité, sans doute parce qu’il avait été lui-même un authentique orphelin" , précise-t-elle dans un bel hommage. Le réalisateur lui offre une scène mémorable dans "L’homme qui aimait les femmes" (1977). Mais le cinéma français ne veut pas plus d’elle que le britannique ou Hollywood. Pour le public, elle est Américaine; pour les professionnels, une simple danseuse qui n’a joué que dans des comédies musicales, genre alors méconsidéré. Truffant l’impose à l’agence de casting Artmédia, qui ne témoignera jamais beaucoup d’attention à l’ex-star.

Mais Leslie Caron fera encore de belles rencontres. Aux Etats-Unis, elle danse au Met, à New York, avec Mikhaïl Barychnikov. En France, Louis Malle se souviendra d’elle et la fera jouer dans "Fatale" (1992). Elle voit en ce dernier un héritier de Renoir, tout comme, surprise, Lasse Hallström, pour qui elle tourne dans "Le Chocolat" (2000), avec Johnny Depp. James Ivory se tourne également vers elle pour "Le Divorce". En 1997, la télévision lui a valu un Emmy Award pour son rôle de femme meurtrie dans un épisode de la série "New York, unité spéciale". Hollywood s’est souvenu d’elle en 2009, en lui offrant enfin son étoile sur le "Walk of Fame" d’Hollywood Boulevard. L’année dernière, elle remontait sur les planches, au Théâtre du Châtelet, à Paris, dans "A Little Night Music" de Stephen Sondheim, aux côtés de Christophe Lambert et Greta Scacchi, un rôle qu’elle va reprendre durant la saison prochaine. La comédienne entend bien continuer à jouer tant qu’elle le pourra.

Par contre, elle a définitivement remisé ses chaussons de danse au placard.

"Ce n’est plus bon pour mon dos. Désormais, mon seul exercice quotidien consiste à promener mon chien "

Publicité clickBoxBanner