Cinéma

Quasi inconnu jusqu’ici, malgré plusieurs documentaires et longs métrages à son actif, Ivo Ferreira porte magistralement à l’écran “Les Lettres de la guerre” du grand auteur portugais Antonio Lobo Antunes. Soit une évocation raffinée du quotidien d’un soldat embrigadé dans une guerre coloniale inutile en Angola, qui débouchera, in fine, sur la Révolution des Œillets le 25 avril 1974 et la chute de la dictature salazariste au pouvoir depuis quarante ans.

Comme Miguel Gomes dans “Tabou” en 2012, Ivo Ferreira se partage entre l’Afrique et Lisbonne et opte pour un superbe noir et blanc évocateur. Celui­ci confère une dimension quasi onirique à cette correspondance filmée qui aborde des registres très différents : politique, exotisme, romantisme et même jusqu’à l’érotisme. “Cartas da guerra” met en effet en images les lettres d’un jeune médecin plongé contre son gré dans la guerre d’Angola. 

Dans ces missives, écrites à sa jeune épouse restée au pays, il raconte son quotidien africain. En termes choisis, l’homme décrit son ennui, souvent, sa peur, parfois, dans des lettres d’amour enflammées. Lesquelles se font de plus en plus politiques et bientôt pacifistes à mesure que passent les mois et que son auteur prend conscience de l’absurdité de ce conflit colonial anachronique. D’abord très géné­ rale, la critique se fait plus politique, jusqu’à dénoncer ouvertement la dictature portugaise. 

Si le film est aussi puissant, c’est bien sûr par son sujet – la guerre d’indépendance angolaise a rarement été traitée au cinéma – mais surtout par sa mise en scène. Ivo Ferreira opte en effet pour un système formel très rigoureux. A la manière de Terrence Malick dans “La Ligne rouge”, le cinéaste mise sur la voix off pour dénoncer la guerre, mais aussi pour rendre la langue, raffinée et très littéraire, d’Antonio Lobo Antunes. Cette voix, c’est celle, douce et délicate, de la comédienne Margarida VilaNova, qui lit les lettres de ce mari transi, campé par le romantique Miguel Nunes. 

Mais jamais son et image ne sont ici redondants. Ferreira refuse en effet toute facilité, ne se borne jamais à “illustrer” le contenu des lettres. Il préfère au contraire l’évocation, voire la contradiction, pour rendre compte des sentiments partagés de son héros, confronté, à 8 000 km de chez lui, à une guerre qui remet en question sa façon de voir le monde et son pays… Le tour de force étant de nous faire comprendre les enjeux de cette guerre ancienne et lointaine, sans même avoir besoin d’une quelconque remise en contexte historique.


Réalisation : Ivo M. Ferreira. Scénario : Ivo Ferreira Edgar Medina (d’après “Cartas da guerra” d’Antonio Lobo Antunes). Photo-graphie : Joao Ribeiro. Montage : Sandro Aguilar. Avec Miguel Nunes, Margarida VilaNova, Ricardo Pereira… 1h48.