Cinéma

C’est arrivé un peu par hasard. En 2006, on voulait passer Lola Montes ", raconte Serge Toubiana, dans son bureau de directeur de la Cinémathèque française à Paris. " Notre copie était trop abîmée, alors j’ai demandé à Laurence Braunberger, la fille du producteur Pierre Braunberger, si elle pouvait nous fournir une copie neuve. Elle m’a répondu que le négatif était dans un tel état que ce n’était plus possible. Il n’y avait plus qu’une solution: restaurer le négatif. Et on s’est dit, pourquoi ne pas le faire ensemble? J’avais envie d’un projet emblématique et ambitieux pour la Cinémathèque et restaurer ce film flamboyant était une formidable opportunité. Mais Laurence m’a prévenu, cela allait être très compliqué, car c’est un film qui a une histoire mouvementée, qui a été trituré ."

Une copie en Belgique

De fait, on pourrait en faire un film sur ce film qui a mis plus de 50 ans pour connaître le happy end. Pour faire court, on dira que le tournage fut orageux pour de multiples raisons. Le budget est colossal en 1955. Il faut dire que Max Ophuls enchaîne les succès avec des œuvres classieuses: "La Ronde", "Madame de", "Le plaisir". Mais on va lui multiplier les contraintes: une star populaire Martine Carol, le cinémascope dans son format le plus large, l’emploi de la stéréo alors balbutiante, et un tournage de trois versions (française, allemande, anglaise). Lorsque le film sort en décembre1955 à Paris, l’échec est terrible, le public boude et la critique s’acharne, dont Jean Dutourd qui parle "d’esthétique de la crème fouettée", on sait qu’il préfère le bon beurre. A l’insu d’Ophuls, les producteurs font remonter le film de façon linéaire, suppriment les flash-backs et coupent 25 minutes. A Paris, Truffaut mène campagne pour la défense d’Ophuls, lequel meurt en 1957. En 66, Pierre Braunberger rachète les droits et effectue une première restauration à partir d’un négatif abîmé, charcuté, trituré, incomplet mais culte. Pour un célèbre critique américain, "Lola Montès" n’est rien de moins que le plus grand film de tous les temps.

"Par chance", raconte Serge Toubiana, "la Cinémathèque royale de Belgique possédait une copie d’exploitation de 1955, qui est devenue notre copie de référence. On a décidé de tout basculer sur serveur numérique pour pouvoir retoucher image par image, remettre les plans au bon endroit, remonter des séquences, reconstituer la matrice originelle. Et quand cela fut terminé, on a rebasculé sur l’argentique. C’est quelque chose que Gaumont ou Canal +ne font plus quand ils procèdent à une restauration, car ils considèrent qu’une copie 35mm, c’est obsolète. Aujourd’hui, on restaure pour avoir un bon master numérique afin de pouvoir passer le film à la télé et fabriquer des DVD. Nous sommes plus exigeants car on est une cinémathèque, on a des salles, on veut encore projeter du 35mm. Parce que pour les vrais connaisseurs, le numérique est un peu froid, l’argentique a plus de "vibration". Et puis, c’était important d’avoir deux négatifs de conservation, car comme cela, ce film est sauvé pour longtemps. On a la boite noire!"

"Pour la Cinémathèque, c’est une première. Et ce qui est formidable, c’est qu’on a découvert des partenaires qui ont cru à ce projet. La fondation Thomson fut essentielle car les laboratoires Technicolor appartiennent à Thompson et Los Angeles fut le lieu stratégique de la restauration. C’est aussi le premier film restauré avec l’aide du fonds culturel franco-américain, il y en aura d’autres."

Scandale, quel scandale?

En découvrant ce film dans toute sa splendeur, on a du mal à comprendre qu’il fut l’objet d’un scandale. "Le film raconte l’histoire d’une femme scandaleuse, et nous sommes dans les années 50", rappelle Serge Toubiana . "Lola est jouée par Martine Carol, qui n’est plus blonde, mais brune. Ses fans ne comprennent pas. Il y a le récit tout en flash-back, le public n’est pas habitué. Et puis, m’a expliqué Claude Pinoteau qui était assistant, le film est arrivé sur les écrans, précédé d’une réputation sulfureuse à cause du conflit permanent entre Ophuls et ses producteurs."

"L’accueil est glacial, ça ne marche pas, pourquoi? Je pense que le film est très mélancolique. Le magnifique personnage d’Ustinov qui s’adresse au public; il parle à la place de Lola, car elle est déjà usée. On exhibe une relique qui a fait rêver les hommes, mais ce n’est plus qu’une ombre. C’est le spectacle de la mise aux enchères d’une femme splendide, mais qui ne l’est plus. Tout cela est passionnant sur le plan romanesque mais pas forcément sur le plan commercial. Le public populaire voulait voir Martine Carol dans un grand spectacle affriolant, sexy. Mais elle n’est plus là et Lola Montes n’est pas le personnage principal. Homme brillant, raffiné, cultivé, plein d’humour; Ophuls avait mis une distance plastique, étique et morale."

Avant de revenir sur les écrans belges pour Noël, "Lola Montès" est invitée à une projection exceptionnelle dans la grande salle du Flagey. Elle y sera accueillie par la commissaire européenne Viviane Reding et la bande des restaurateurs: Serge Toubiana, Laurence Braunberger et le cinéaste Marcel Ophuls, qui assista son père lors du tournage.

"C’est d’abord pour remercier Gabrielle Claes et la Cinémathèque royale de Belgique. C’est aussi la volonté de toucher les instances européennes. Si on peut, grâce à "Lola Montès", attirer l’attention de l’Europe sur la nécessité pour toutes les cinématographies européennes de sauvegarder leur patrimoine, c’est très important. Les professionnels ne s’en rendent pas compte, ils se disent: il n’y a pas de danger, les films existent en DVD. Mais le DVD n’est pas un support de conservation. D’ailleurs, certains annoncent déjà sa disparition. Et puis, on ne peut trouver de meilleur exemple de film européen: il traverse l’Europe, la production était France - Italie - Allemagne, il y a les acteurs et les langues sont européennes

Et, on ajoutera, une ambition!

Flagey, le 18 à 20h15. Tel: 02.641.10.20 - WWW. Flagey.be