Cinéma A 90 ans, les jours se suivent et se ressemblent. Dans la vie d’un vieil homme, Harry Dean Stanton.

Nouveau Mexique, Arizona, Texas ? Les marmottes sont rares dans ce coin désertique des USA. Mais la vie de Lucky ressemble à celle de Bill Murray dans "Un jour sans fin" (Groundhog Day). Et à celle de quantité de personnes âgées. Lever, clope, café, cendrier, exercices de yoga, clope, évier, chemise à carreaux, jeans, blouson, chapeau. Direction le "dinner" du coin. Même tabouret, sourire de la serveuse, mots croisés, échanges complices avec le patron. Bye bye. Direction épicerie. Buenas dias, une brique de lait, trois paquets de clopes. Retour à la maison. Re-mots croisés, dico et téléphone rouge. Quand le soleil s’embrase derrière les cactus géants, direction "Elaine’s" le bar des habitués.

C’est tous les jours la même chose et pourtant il se passe toujours un petit quelque… chose. A l’heure du café, Lucky fait un malaise et s’évanouit. Le médecin lui refuse la batterie d’examens, son diagnostic est déjà fait : il est vieux. Et d’ajouter qu’il est une anomalie : arrêter de fumer l’expédierait plus rapidement six pieds sous terre. Un autre soir, au bar, son ami Howard est arrivé tout perturbé car le "President Roosevelt" s’est échappé. Gaga Howard ? Non sa tortue, celle qu’on a vu aller d’un bout à l’autre de l’écran dans le premier plan du film, s’est barrée après 40 ans de vie commune.

Dans cette suite de jours qui se répètent, le défi du réalisateur est de donner du relief aux petits événements, de mettre des touches de couleur dans la grisaille. D’ailleurs, il sature ses rouges comme ses verts, le blanc est aveuglant, le jaune énigmatique. Et à l’heure du sunset, c’est le feu d’artifice.

On ne pourrait pourtant qualifier "Lucky" de personnage haut en couleurs. Voilà des décennies qu’il fait partie du paysage de ce bled qu’il a vu se déglinguer comme lui. Un type plutôt banal, sans histoire, même touchant bien qu’irascible sur certains points. Il faut un sacré acteur pour occuper ainsi l’écran à l’économie. L’acteur est à ce point parfait qu’on se dit que le film est aussi son portrait. Est-ce aussi sa vie qu’il raconte : a-t-il grandi dans le Kentucky, a-t-il fait la guerre dans le Pacifique ? Oui. Défend-il ses propres idées au bar. Harry Dean Stanton utilise tout : son regard, sa voix, sa peau, ses cheveux, ses muscles flétris, son pas, son charisme discret, cette incroyable aura intérieure. Et quand il se met à chanter à la fête d’anniversaire du gamin de l’épicière, il nous cueille sans prévenir. Car il y a toute la beauté fragile du cadeau d’un homme de 90 ans et toute la fraternité dans les yeux de ceux qui le regardent et reprennent le refrain.

"Lucky" est le dernier film de Harry Dean Stanton (il est mort quelques mois après le tournage) et c’est aussi son chef-d’œuvre signé John Carroll Lynch, un acteur de troisième plan. On dirait du Wenders, celui de "Paris, Texas" évidemment. On dirait du Jarmusch, une variation sur "Paterson", sans chien ni femme mais avec le bar et de la poésie. Au côté de Lucky, dans le rôle de son ami Howard, sapé comme Tom Wolfe, on reconnaît David Lynch (aucun lien de parenté avec le réalisateur du film) qui délivre une leçon de vie.

Il ne manque que la guitare de JJ Cale ou la pedal Steel de Ry Cooder, mais l’harmonica fait le travail en toute simplicité. Un bijou.


© IPM
Réalisation : John Carroll Lynch. Avec Harry Dean Stanton, David Lynch, Ron Livingston… 1h 28.