Cinéma Retour modeste, mais élégant, de Soderbergh au film de casse.

Ne jamais dire "plus jamais". En 2013, Steven Soderbergh affirmait qu’"Effets secondaires" serait son dernier film de cinéma (il a signé ensuite "Ma vie avec Liberace", production télévisuelle, mais sortie en salles chez nous). Le voici qui s’en dédit, avec "Lucky Logan".

L’auteur des trois "Ocean’s" (Eleven, Twelve et Thirteen) en offre une variante chez les rednecks. Loin des casinos et des hôtels de luxe de sa trilogie à succès, Soderbergh prend ici le chemin de l’Amérique des laissés-pour-compte. En l’occurence Jimmy Logan (Channing Tatum), ex-star du foot reconverti en terrassier suite à une blessure à la jambe. Outre une carrière prometteuse, il a perdu aussi une femme, sans doute déçue de sa perte de statut (on savoure l’ironie de voir Katie Holmes dans le rôle de l’arriviste…).

La dure loi du marché du travail américain met une nouvelle fois l’éclopé sur la touche, qui mûrit alors un plan pour faire main basse sur le pactole de la prochaine course Nascar du coin. Il embarque dans l’aventure son frangin Clyde (Adam Driver), vétéran estropié d’Irak, sa coiffeuse de sœur Millie (Riley Keough), Joe Bang (Daniel Craig), détenu expert en explosif, et ses deux frères bas du front (Brian Gleeson et Jack Quaid).

C’est l’anti-"Ocean’s Eleven", avec un scénario aussi bien ficelé. On trouve dans ses prémices des échos du récent "Hell or High Water" de David Mackenzie : deux frangins, le laborieux et le vétéran, un père qui veut sauver la face, la crise économique et le casse comme revanche sur l’injustice sociale…

On y hume aussi les relents vintage du film noir social de l’âge d’or de la Warner. Le réalisateur avait-il dans un coin de sa tête cinéphile "The Killing" de Stanley Kubrick, où des pieds nickelés tragiques fomentaient le braquage d’un champ de course en guise de baroud d’honneur ?

Si oui, il en a retiré le drame au profit de cette légèreté qui caractérise tout un pan de son cinéma, réservant un destin moins funeste à ses personnages. On saluera l’élégance et l’intelligence de la mise en scène et de la narration, ainsi que la singularité, dans le paysage cinématographique américain, d’un casse sans violence, avec une pointe d’humour à la Coen Brothers. Louable, aussi, est la tentative courageuse (mais sans doute vaine) de tendre un miroir sans jugement à tous les (un)Lucky Logan de la base électorale de Trump.

Mais il manque cette saveur, ce relief, que le réalisateur savait naguère distiller, même dans ses films les plus improbables.


© IPM
Réalisation : Steven Soderbergh. Avec Channing Tatum, Adam Driver, Riley Keough, Daniel Craig,… 1h59.