Cinéma

Autour de la table, des hommes, des femmes, parlent, enfin essaient de parler. Chacun souffre d’un handicapant problème d’élocution. Les mots se bloquent ou se répètent. On en saisit un, ici ou là, tant bien que mal on devine le sens de l’intervention de chacun. Sauf Lila, rien ne sort. Et quand on voudrait l’obliger, son visage se décompose.

Pourtant, les mots ne sont pas un problème pour cette adolescente. Ce sont ses amis les plus chers, ses intimes confidents, les carreaux de mosaïque de ses poèmes. D’ailleurs, son prof de français s’enthousiasme à chaque dissertation, provoquant la jalousie de ses condisciples les plus bornés. Des moqueries qui la bloquent, l’isolent, l’enferment dans son silence.

Un jour, à l’arrêt de bus, un homme s’est arrêté pour lui demander le chemin. Il s’est d’abord montré agacé quand, au lieu de lui répondre, elle a tendu un petit papier. Mais en voyant trois gamins lui adresser des grimaces, il a compris. Et même plus. Lui, le caïd, a eu envie de mettre sa force au service d’une princesse en détresse. C’est ce qu’on croit, avant de se rendre compte que lui aussi est fragilisé, exclu. Lila et Mo n’auraient jamais dû se rencontrer, elle adore les mots et lui est incapable de les lire.

Leur sentiment commun d’exclusion les a rapprochés, leur fragilité respective aimantés. Mo, qui n’a aucune estime de soi au point de risquer sa vie dans des duels clandestins de voiture à la "American graffiti", multiplie les stratégies pour briser le mur du silence.

Depuis sa fulgurante apparition dans "L’Esquive" de Kechiche, Sara Forestier impressionne par sa fougue, son impétuosité, son intrépidité. Souvenez-vous dans "Le nom des gens", elle couchait avec des types de droite pour les remettre à gauche, le rôle lui vaudra un César. C’est une fonceuse, elle donne tout et "M" lui offre l’occasion de montrer que cette qualité va de pair avec une très grande sensibilité, subtilité. Elle met son cœur sur la pellicule dans ce personnage de Lila. Son tempérament l’aurait poussée à en faire beaucoup, d’autant plus qu’elle réalise pour la première fois, qu’il n’y a donc pas de regard extérieur pour la cadrer. Mais son interprétation pudique est totalement au service d’une histoire d’amour pur, d’une tension sentimentale extrême, trop belle pour durer, mais qui fait grandir. Et puis, de "L’Esquive", elle a gardé l’amour des mots, du "Mo", le nom de l’amoureux, d’un titre "M" comme "aime".

"M" n’est pas sans défaut mais il a une qualité qui pulvérise tout : il est vivant, il regarde le spectateur dans les yeux avec un mélange de poésie et de sincérité qui va droit au cœur.


© IPM
Réalisation, scénario : Sara Forestier. Avec Sara Forestier, Redouanne Harjane, Jean-Pierre Léaud, Nicolas Vaude… 1h38.