Cinéma Isabelle Huppert comme un poisson dans l’eau dans une comédie très singulière sur l’école.

Professeure de physique dans un lycée de banlieue, Marie Géquil (Isabelle Huppert) n’a, après 35 ans de carrière, toujours pas été nommée. Malgré les conseils de son mari aux petits soins, qui lui mitonne des bons petits plats quand elle rentre du travail (José García), elle est en effet incapable de se faire écouter de ses élèves de classe technique. Et notamment de Malik (Adda Senani), jeune élève turbulent qu’un problème aux jambes oblige à se déplacer avec un déambulateur. Alors que le jour de la prochaine inspection de Mme Géquil approche, le proviseur (Romain Duris) lui met qui plus est un stagiaire dans les pattes. Mais un soir d’orage, lors d’une fausse manœuvre dans son petit laboratoire, celle-ci est foudroyée. Désormais, la nuit, chargée électriquement, elle devient Madame Hyde et réduit en cendres tout ce qu’elle touche…

Après l’obscur "La France" en 2007 et son polar nordiste carrément à l’Ouest "Tip Top" en 2013, l’acteur et ancien critique de cinéma Serge Bozon continue à décliner l’une des filmographies les plus atypiques du cinéma français. Comme dans "Tip Top", il retrouve Isabelle Huppert, exactement sur la même longueur d’ondes en termes d’excentricité. Avec ce détachement savant qui ne tient qu’à elle, elle campe ce personnage dédoublé (par un simple effet visuel à l’ancienne, le passage du positif au négatif).

Ce n’est évidemment pas le fantastique qui intéresse le réalisateur français dans cette adaptation très libre de "L’étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde". Maniant un humour qui lui appartient en propre, Bozon (comme toujours aidé au scénario par la cinéaste Axelle Ropert) livre une comédie difficile à cerner tant elle bouscule tous nos repères traditionnels de spectateurs. Mais pas besoin de trop réfléchir. Il suffit de se laisser porter par la bizarrerie de cet univers ludique, qui, dans sa libération totale des conventions, fait parfois penser à celui d’Eugène Green.

S’il cultive l’étrangeté et le goût pour les personnages loufoques, Bozon n’en est pas coupé pour autant de la réalité sociale. Comme à chaque fois, il se place en effet en observateur du délitement de la société française. Son évocation du classique de Robert Louis Stevenson, le réalisateur la situe en effet dans une école de la République dans une banlieue difficile. Pour un hommage très décalé à la mission de l’enseignement, qui est d’ouvrir l’esprit des élèves et non de leur bourrer le crâne. Si l’école ne permet plus vraiment de "s’en sortir" en trouvant du boulot, au moins peut-elle apprendre aux élèves à réfléchir. Ce que Bozon met en scène de façon très concrète à travers expériences de pensée et autres problèmes géométriques ou physiques qui donnent presqu’envie de retrouver les bancs de l’école. Surtout si l’on peut avoir une prof comme Huppert…

Réalisation : Serge Bozon. Scénario : Serge Bozon et Axelle Ropert (d’après de l’œuvre de Robert Louis Stevenson). Photographie : Céline Bozon. Avec Isabelle Huppert, Romain Duris, Adda Senani, José Garcia… 1 h 35.

© 20th Century Women (2016)