Cinéma

Comme une échevine socialiste d’Evere compte ses mandats, Madame de La Pommeraye égrène les conquêtes du marquis des Arcis. Elle sait qu’il aimerait l’ajouter à son palmarès mais elle résiste, semble même s’en amuser. Elle n’ignore pas, non plus, que les gens de sa condition se gausseront du nombre de jours que le marquis daignera encore lui accorder, une fois conquise.

Mais voilà maintenant plus de six mois que le marquis ne quitte plus le château, délaissant Paris et ses affaires, tout au plaisir quotidien de délicieuses promenades, de conversations galantes, d’exquises joutes verbales qui finissent par ébranler la pétillante veuve. Et s’il était sincère ? Et un jour de s’abandonner à un sous-entendu dans les sous-bois.

Aurait-elle fait rendre les armes à ce libertin militant ? Il semble que oui, car la passion reste intacte après la reddition de la marquise. Il faudra des années pour voir apparaître des traces d’usure sur les sentiments. Ayant raccroché, notre Don Juan s’occupe désormais la tête avec ses projets immobiliers. Toute la tête. " D’amour, les beaux yeux de la marquise, ne le font plus mourir". Et avec son autorisation, il reprend sa liberté et ses séduisantes activités.

L’amour est parti mais il reste l’amitié, pense-t-il. De façade. Mme de La Pommeraye rumine sa vengeance au moyen d’une machination dont Mlle de Joncquières, une très jolie jeune fille désargentée sera l’appat.


La mécanique du désir passionne le réalisateur Emmanuel Mouret (Un baiser, s’il vous plaît !). Le cœur est pour lui, le moteur des sentiments. Il passe chaque film - c’est le neuvième - à le démonter et à le remonter, effectuant de nouveaux réglages pour percer les mystères de son fonctionnement et identifier certaines pannes.

Il est aussi un amoureux passionné de la langue. Il était donc écrit qu’un jour qu’Emmanuel Mouret se tournerait vers le XVIIIe où le libertinage et l’art de la conversation ont élevé l’étude des sentiments au rang d’une science. Son choix s’est porté sur un extrait de Jacques le Fataliste de Diderot. Car il est représentatif de son époque mais aussi de la nôtre par ses accents féministes.

En effet, Mme de La Pommeraye est une veuve farouchement indépendante. Elle refuse d’ailleurs tout nouveau mariage pour conserver sa liberté. Quant à sa vengeance, elle n’en fait pas qu’une affaire personnelle, ne dit-elle pas : "Si aucune âme juste ne tente de corriger les hommes, comment espérer une meilleure société". Toutefois, la scène finale montre bien que c’est moins l’air du temps que le sentiment qui guide Mouret.

L’autre changement radical chez Mouret consiste à travailler avec des acteurs plus murs, mais sur lesquels l’âge ne semble pas encore avoir de prise. Cécile de France porte sa particule avec raffinement, fraîcheur et esprit. Alors qu’Édouard Baer campe un Casanova qui lui ressemble, brettant avec les mots comme D’Artagnan avec son épée. " Le bonheur qui ne dure pas s’appelle le plaisir". Il balance ses aphorismes avec la conviction nonchalante et la sincérité décontractée de "celui qui ne r é siste pas à celles qui lui résistent".

Emmanuel Mouret installe ses acteurs avec naturel, grâce aux plans séquences, tantôt dans des tableaux de Watteau ou de Gainsborough, tantôt dans des intérieurs très dépouillés. Cécile de France trouve ici un des plus beaux rôles de sa carrière. On ne l’attendait pas forcément en marquise. Et pourtant le choix s’avère lumineux tant elle confère élégance classique et tempérament moderne à ce rôle. Ce double rôle puisqu’elle possède deux visages tout en contrôlant ses émotions avec précision pour que sa machination puisse réussir.

Du grand art qui laisse au spectateur le choix de considérer ce récit comme la vengeance d’une femme ou l’éveil d’une conscience féministe. Deux siècles plus tard, les lumières de Diderot continuent d’éclairer.

Réalisation, scénario : Emmanuel Mouret d’après l’œuvre de Denis Diderot. Avec Cécile de France, Edouard Baer, Alice Isaaz, Laure Calamy… 1h49.

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