Cinéma

Samedi soir au Square à Bruxelles, la sixième cérémonie des Magritte avait démarré sous le signe de l’aviation avec deux hôtesses de l’air en uniforme vintage et un Charlie Dupont tombant du ciel. Avec sa casquette de commandant de bord vissée sur la tête, celui-ci s’est lancé dans une série de vannes sur les Wallons, elles volaient tellement bas, qu’elles se sont toutes crashées. La soirée ne semblait pas vouloir décoller, elle allait stationner en bout de piste pendant près de trois heures. Un tunnel sans fin et dans le même état que ses collègues bruxellois.

Avec de la classe, de l’irrévérence, de la vanne, de l’audace et des planches; Charlie Dupont, en maître de cérémonie, a emballé cette cinquième cérémonie comme un cadeau”, écrivions-nous l’an dernier. Est-ce la crainte de la routine, Charlie Dupont a déballé la sixième comme une poubelle jonglant avec les clichés nauséabonds, multipliant les imitations foireuses, balourd d’un bout à l’autre. “Je peux ne pas être drôle”, déclara-t-il à l’entame de la soirée. Merci, pour les trois heures de confirmation. A-t-on également fait des économies sur le dos des auteurs de textes ? Ils furent affligeants pour la plupart. Y avait-il un auteur dans la salle ou les remettants furent-ils contraint d’improviser ?

La surprise Du Welz

L’emballage était cher et vilain, soit, mais c’est l’intérieur qui compte. Un beau palmarès. Mouais, un sacré malaise plutôt.

Certes, le malaise aurait été plus grand encore si Jaco Van Dormael n’avait pas reçu les Magritte du meilleur film et du meilleur réalisateur. Il a aussi emporté celui du scénario co-écrit avec Thomas Gunzig et An Pierlé a obtenu celui de la meilleure musique. Toutefois, ce n’est pas le raz de marée auquel on aurait pu s’attendre après son triomphe critique, public et planétaire.

Ainsi, au nombre des trophées, “Le tout nouveau testament” est à égalité avec “Alleluia” qui a remporté ceux des meilleurs son, image, décors et montage. On s’attendait à un duel entre la génération historique et la primo-arrivante. Finalement chacun a reçu le sien, Jaco Van Dormael meilleur film et Savina Dellicour, meilleur premier film (Tous les chats sont gris), et c’est Fabrice Du Welz, qui a créé la surprise entre les deux. Derrière, l’émiettement fut général, même si tout le monde n’a pas reçu sa miette, notamment Antoine Cuypers alors que “Préjudice” fut une révélation, de l’année.

Nom de Dieu

C’est le jeu dira-t-on. Mais en voyant les principaux postes de ce palmarès, on se demande à quel petit jeu s’amusent les votants. On se souviendra que la précédente édition avait eu des allures de thriller avec pour seul suspense : quel visage le cinéma belge allait-il présenter ? Irrité par la réussite de certains ou épanoui par ces succès qui profitent à tous. En un mot, les Dardenne allaient-ils être enfin Magritté par leurs pairs, être prophètes dans leur pays ? Après deux jours, une nuit, le happy end fut heureusement de mise.

La réconciliation n’était-elle que de façade ? Un signe de gros malaise était déjà bien visible dans la liste des nominés 2016: l’absence de Dieu, Benoît Poelvoorde, ni meilleur acteur, ni meilleur second rôle. Cela sentait le camouflet, la mesquinerie, la jalousie.

La notoriété des acteurs suscite-t-elle tant de frustration, de rancœur ? Qui de François Damiens, Bouli Lanners et Jérémie Renier serait sacré meilleur acteur, se demandait-on ? Damiens, ce sera sans doute pour l’année prochaine avec “Les Cowboys”, mais entre Bouli réellement bouleversant et un Jérémie réellement impressionnant, c’était du 50/50. Et the winner fut : Wim Willaert. Certes le complice de Yolande Moreau dans “La mer monte” a une note comique très personnelle, qu’on pourrait appeler celle du flamand de service, parfaitement exploitée par les frères Malandrin dans “Je suis mort mais j’ai des amis”. Mais, c’est un second rôle et il n’y a pas photo par rapport aux trois autres ?

Du côté des femmes, le suspense était proche du zéro. Annie Cordy est tellement poignante à contre-emploi dans “Les souvenirs” de Jean-Paul Rouve. En pivot de ce petit bijou d’humour et d’émotion, elle expose son formidable potentiel de comédienne qu’elle a refusé d'exploiter, préférant la scène aux plateaux. L’occasion était idéale de la célébrer doublement, de faire la fête à cette icône nationale pour son interprétation pudique et sa carrière extraordinaire. Heureusement, elle n’est pas venue. Un cadre de l’Académie Delvaux l’a-t-elle prévenue pour lui éviter cette humiliation publique ? On lui a préféré Veerle Baetens. Ce grand espoir du cinéma flamand – électrique et tatouée dans “Broken Circle Breakdow” - se voit ainsi propulsée meilleure actrice pour un troisième rôle dans un téléfilm anodin “Un début prometteur” d’Emma Luchini. Tellement surprise, la jeune femme s’est exclamée : on est aux Ensor ou quoi ? Les Ensor sont les équivalents flamands des Magritte.

Positif ou négatif, enthousiasmant ou minable ?

Il y a deux façons de regarder cette consécration de deux acteurs flamands.

Une façon positive et enthousiasmante. Ils sont formidables ces Wallons et ces Bruxellois. Ils peuvent regarder sans œillères Pour eux, le talent n’a pas de frontières, certainement pas linguistiques. Ce n'est pas une première, le Magritte du meilleur acteur fut décerné en 2012 à Mathias Schoenaerts, phénoménal dans “Rundskop”.

Une façon négative et minable. Les membres de l’académie Delvaux ont-ils voté pour des nominés ou contre les nominés ? Ont-ils seulement vu les films ou se sont-ils contentés des bandes annonces ? Quand on a lancé les Magritte, pour glamouriser le cinéma belge, faire mieux connaître ses personnalités auprès du public local, certains craignaient d’assister à une cérémonie d’auto-congratulation. Ils peuvent être rassurés, la sixième fut une séance d’auto-mutilation, d’auto-dénigrement.

Heureusement qu’on avait invité des Français. Vincent Lindon a bien parlé, comme on dit, pour défendre la liberté artistique à l’heure du retour de la censure. Et sans les ch’tis, Dany Boon et Kad Merad, on n’aurait pas ri, une fois.

Une bonne idée ces Magritte, tout ce bling bling, tout cet argent flambé alors qu’on n’a pas compté le nombre d’intervenants qui ont dénoncé la difficulté d’obtenir le statut d’artiste, faute de moyens ?