Cinéma Guillaume Gallienne confirme sa singularité et révèle au grand public une comédienne imposante : Adeline d’Hermy.

Maryline - avec un "e" : un prénom lourd à porter, surtout quand on rêve de faire du cinéma. Peut-être ce prénom a-t-il prédestiné le désir ? Mais il augure aussi du parcours de cette jeune femme (Adeline d’Hermy), quittant le village natal à la mort de son père, à la fin des années 70. "Ne fais pas comme moi. Ne reviens pas", lui glisse sa tante.

Dans la scène d’ouverture, Maryline passe un casting. Le réalisateur lui pose quelques questions, puis lui demande de saisir la table devant elle. Elle s’exécute. Et la table est secouée dans tous les sens, avec une violence inouïe - métaphore de tout ce qui suivra.

Maryline s’accroche et décroche un rôle dans le nouveau film du cinéaste, un Allemand en vogue, un Fassbinder mâtiné de pervers narcissique, capricieux, manipulateur et brutal (Lars Eidinger). De nos jours, il se prendrait une volée de #balancetonporc, mais dans le cinéma des années 70, c’est admis. Celle qui balance le porc dans sa fange est condamnée à la galère.

Après "Les garçons et Guillaume, à table !", autobiographie sublimée des planches à l’écran, Guillaume Gallienne livre cette fois un portrait de femme, tout autant en quête de son identité et de sa vocation.

Si le ton est plus amer, la mise en scène n’en est pas moins enlevée et inspirée (illuminée par la photographie du Belge Christophe Beaucarne). Gallienne a une voix qui est la sienne, faite d’audaces, d’ellipses, d’incises ou de mises en abyme. Qui ose se tromper parfois, mais l’ensemble tient la distance.

L’humour, fût-il noir, vrille toujours certaines scènes. Le regard est humain, plein d’empathie, mais sans pathos. La peinture du monde du cinéma est sans concession - fabrique de névrosés où il y a toujours un plus faible à écraser.

Au cœur du film, une belle âme se détache - joli rôle pour Vanessas Paradis (dont le personnage se prénomme Jeanne, clin d’œil à une grande actrice qui lui fit transmission ?). Elle tient une des plus belles scènes du film avec cette réplique-clé et cinglante : "Je ne suis pas gentille. Je suis normale."

Adeline d’Hermy, sociétaire de la Comédie-Française, tient ici son premier grand rôle au cinéma. Charmante et innocente, fragile et au bord du gouffre, émouvante de colère rentrée : elle tient le film sur ses épaules et renvoie à leurs études bien des potiches de tête d’affiche, starifiées précocement.

Mine de rien, le réalisateur oppose à la violence humaine du monde du cinéma la grâce du théâtre qui, en dépit de (ou grâce à) ses artifices, qu’assume à l’écran Guillaume Gallienne, incarnerait mieux la vérité de la vie.

Ce jeu de miroirs (il y a en a beaucoup à l’image et ce n’est sans doute pas un hasard) débouche sur une double fin, qui pourra paraître forcée, mais qui présente les destins possibles de toutes les Maryline. Le dernier, le plus beau, poétique envolée, est un hommage à l’art de cœur du réalisateur, autant qu’une leçon : la plus belle reconnaissance pour l’artiste vient des anonymes silencieux.


© IPM
Réalisation : Guillaume Gallienne. Avec Adeline d’Hermy, Vanessa Paradis, Xavier Beauvois… 1h47