Cinéma

Il en est de certains documentaires qui nous font oublier qu’ils portent des faits et des vies réels. Car on n’est plus, avec le duo Ian Bonhôte et Peter Ettedgui, dans un docu de mode, pour les gens de mode, mais dans un docu frisson. L’histoire d’un homme, Lee McQueen, petit gars de la banlieue de Londres, devenu Alexander McQueen, bête de mode et faiseur d’or en barre, coqueluche de son temps, honni et adulé en même temps, et dont le nom est devenu une griffe qui coûte à la caisse.

Le minutieux travail de recherche effectué par les documentaristes prouve une volonté de raconter une vie et non un domaine de création. Car des biopics fashion, on en connaît (Dior et moi, de Frédéric Tcheng sur Raf Simons, ou récemment Dries, de Holzemer). Souvent, ils sont bien faits, mais Bonhôte et Ettedgui font un tout autre boulot, ils ne parlent pas du designer de mode mais du bonhomme de chair et d’os.

Les premières images sont les rushs mêmes de McQueen, qui se filme, et qui se moque de lui. McQueen est mort le 10 février 2010, et pourtant c’est McQueen qui parle tout au long de son docu posthume. L’interlocuteur n°1 de ce film de 1h45, c’est le sujet lui-même, prompt à bafouer le politiquement correct, jamais surpris avec une pensée trop facile. McQueen, vivant et mort, dit des choses qu’on a envie de conserver pour soi, comme leçon.

Issu d’un milieu fort modeste et conscient de cette appartenance, grandi comme une mauvaise herbe dont on ne surveille pas trop la pousse, McQueen, cancre, agité, mais gentil, quitte les ambitions familiales qu’on a pour lui - "mon père me voulait mécanicien, ou un truc comme ça…" - et force son destin avec la porte de l’atelier de tailleurs traditionnels Anderson&Sheppard dans Savile Row. Il fait vite preuve d’un talent inégalé. Va apprendre la vie à Roméo Gigli, le grand designer italien qui avoue lui-même qu’il a été bluffé par le jeune anglais. Revient user ses pantalons baggy sur les bancs de la fameuse école de mode Central Saint Martins. À Saint Martins, il fait preuve d’une intelligence de feu, et in fine - car il est difficile de transformer l’essai, même quand on est super talentueux - fabrique ses premières collections McQueen avec le fric de son allocation chômage.

Bientôt vu, bientôt entendu, et bientôt démarché par Bernard Arnault, Mr LVMH. En 1997, Lee McQueen, jeune designer de 27 ans, entre dans la prestigieuse maison française Givenchy, pour remplacer Galliano - autre bête à talent de LVMH. Mais comment garder la tête froide quand on fait douze collections par an ? Comment garder la tête haute quand on lit des critiques qui démontent son acte de création hors de la norme ? Les images finales du designer des années 2000 donnent à voir le parcours d’un homme d’une sensibilité extrême, bouffé par son monde, et rattrapé par son époque, celle qui avait surtout l’intention de faire du fric.


© IPM
Réalisation: Ian Bonhôte & Peter Ettedgui. Scénario: Peter Ettedgui. 1 h 51.