Cinéma

"Faire du lobbying, c’est prévoir." Ou la paraphrase de l’art de gouverner. Telle est la perception de son métier, que professe Elisabeth Sloane (Jessica Chastain), la plus douée et redoutée lobbyiste de Washington. Au début de "Miss Sloane", elle regarde le spectateur droit dans les yeux - peut-être histoire de nous signifier que cette fiction est bien le miroir de la réalité.

On comprend rapidement que la jeune femme se prépare à affronter une commission sénatoriale, où on l’accuse d’avoir enfreint les règles qui régissent sa profession. A rebours de ce début, le réalisateur John Madden (qui avait dirigé l’actrice dans "The Debt", en 2010) et le scénario du nouveau venu Jonathan Perera déroulent un récit en flash-back, qui explique comment Miss Sloane en est arrivée là.

Approchée par le lobby des armes, elle a, manifestement par bravade, décidé de quitter le puissant cabinet dont elle était la star pour soutenir la campagne en faveur du contrôle des armes, menées par une plus petite équipe, véritable David dans ce débat explosif qui mine la société américaine.

Thriller politique qui, dans ses meilleurs moments, rappelle autant le classique "Les hommes du président" (Alan J. Pakula, 1976) que les plus récents "Thank you for smoking" (Jason Reitman, 2005) et "Michael Clayton" (Tony Gilroy, 2007), "Miss Sloane" arrive sur les écrans alors même que les lobbyistes semblent avoir pris le pouvoir à Washington : en dépit de ses promesses de "vider le marigot" de la capitale américaine de ceux-ci, le président Trump en a nommé plusieurs à des postes-clés de son administration.

Les scènes de l’audition de Miss Sloane, l’acharnement autant politique que sexiste de ses adversaires pour l’abattre, suscitent inconsciemment un parallèle avec Hillary Rodham Clinton. Comme cette dernière, l’héroïne est une femme qui a dû se battre et se construire une armure et une façade pour s’imposer dans un monde d’hommes. Et qui n’a pas sa langue en poche - les joutes verbales sont savoureuses.

Ce portrait est la quintessence du film, qui repose tout entier sur les épaules de Jessica Chastain, une nouvelle fois impressionnante de rigueur, de nuance, de sensibilité. Derrière la façade d’airain de son personnage, la comédienne parvient à laisser entrevoir les failles ou les conflits de Miss Sloane, femme sans attache ni vie privée, qui calcule jusqu’à la moindre relation amicale et ne recourt qu’au sexe tarifé dans ses rares moments de détente - même là, sa garde ne baisse jamais. Rendre attachante et touchante une telle figure n’est pas le moindre des talents de Miss Chastain.

Honnête faiseur (on lui doit les deux succès commerciaux "The Best Exotic Marigold Hotel"), le Britannique John Madden prend plaisir à filmer sa comédienne, sans chercher à transcender son matériau, parfois prévisible et un brin longuet. Mais on le crédite de rendre intelligible les ressorts de deux réalités spécifiquement américaines : l’imbrication ritualisée des lobbys dans la vie politique du pays et le passionnel débat sur les armes à feu.

Totalement ancré dans son époque, "Miss Sloane" met parfaitement en lumière comment le débat politique est perverti par l’argent et soumis, désormais, à la viralité des médias et des réseaux sociaux. Sorti deux jours après l’élection présidentielle aux Etats-Unis, il n’aura pas eu l’opportunité d’avoir valeur didactique à cet égard. Pire (pour le film et les producteurs) : les spectateurs ayant eu leur dose d’acrimonie politicienne l’ont boudé. Mais la morale, assénée par la principale intéressée, semble on ne peut plus d’actualité : "Notre système est foutu." 


Réalisation : John Madden. Avec Jessica Chastain, Mark Strong, John Lightgow,… 2 h 12.