Cinéma Entre opéra et cinéma, une évocation puissante de l’institution psychiatrique.

En juin dernier au KunstenFestivaldesarts, était présenté Mitra, un opéra mis en scène par Jorge León, sur une musique de l’Autrichienne Eva Reiter, interprétée par l’ensemble Ictus, et des chœurs signés George van Dam. Pour composer cette œuvre musicale contemporaine, tous trois se sont inspirés d’un échange de courriels, en 2012, entre Mitra Kadivar, une psychanalyste iranienne, et Jacques-Alain Miller, fondateur de l’Association mondiale de psychanalyse à Paris. Mitra lui lance un SOS. A la demande de ses voisins, elle va en effet être internée contre son gré en hôpital psychiatrique à Téhéran. Elle supplie son collègue français d’intervenir auprès des autorités médicales iraniennes…

Mitra, le film, prolonge (ou plutôt précède) ce spectacle, à la fois making of et œuvre à part entière. Ce que tente ici Jorge León (documentariste belge diplômé de l’Insas connu notamment pour Before We Go en 2014), ce n’est pas en effet de livrer un documentaire classique, qui retracerait le cauchemar de cette psychanalyste iranienne passée de l’autre côté du miroir, ayant "disparu" chez les fous. Là où, assommé sous les médicaments, on n’est même plus considéré comme un être humain. Non, ce que cherche le cinéaste, c’est à capturer un moment de pure création, la fabrication d’une tragédie contemporaine née du réel.


Pour imaginer cette œuvre hors norme, Jorge León a invité la soprano américaine Claron McFadden et la compositrice Eva Reiter à passer du temps dans un hôpital psychiatrique à Aix-en-Provence, pour s’imprégner de cette atmosphère si particulière, si dure aussi, quand on voit la cellule d’isolement.

León filme là des "fous" dans tout le spectre de la maladie psychiatrique, de véritables handicapés mentaux à des schizophrènes et autres bipolaires. Si certains n’ont pas la parole, ne pouvant communiquer que via la musique, d’autres s’expriment de façon déchirante sur leur situation. Comme cette femme qui se désole qu’on la résume toujours à sa pathologie : "Nous n’avons pas une maladie, nous sommes la maladie. Tout le temps, toute la vie. C’est injuste." Car, si l’on a un cancer, on est schizophrène…

C’est cette vérité qui apporte toute sa richesse à Mitra, film polymorphe qui laisse une grande place à la musique (filmant notamment l’impressionnant travail de composition d’Eva Reiter), mais aussi au plaisir pur de la mise en scène formelle. Quitte, par moments, à apparaître davantage comme une installation d’art contemporain que comme un film à part entière.

Mais qu’à cela ne tienne, Mitra, loin de se résumer au point de départ assez anecdotique qui lui donne son titre, propose une réflexion profonde sur le regard que l’on pose sur la folie et sur l’univers de la psychiatrie.

Scénario&réalisation : Jorge León. Photographie : Thomas Schira, Jorge León & Aliocha Van der Avoort. Musique : Eva Reiter & George van Dam. Montage : Marie-Hélène Mora. 1 h 20.

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