Cinéma Chronique d’un couple d’écrivains dans la France post-68. Un premier long métrage ravageur de Nicolas Bedos coécrit avec sa compagne Doria Tillier.

Un premier film comme réalisateur, scénariste et acteur d’un "fils de", chroniqueur télé pipole, avec, de surcroît, sa propre compagne comme coscénariste et dans le rôle de celle du personnage qu’il joue, de prime abord, ça peut faire craindre la complaisance et le pire. Le pitch de "Monsieur et Madame Adelman" augurait aussi de recettes franco-françaises déja vues : l’histoire d’un couple, suivie pendant 45 ans, et d’une femme dans l’ombre de son écrivain à succès de mari. Cela sentait les apostrophes parisiennes, avec images d’Épinal ou cuisines et dépendances - tendance un homme ou une femme chabadabada, ou plutôt un gars, une fille, option les infidèles ? On se posait la question en mettant les pieds dans la salle.

Et puis, surprise. Nicolas Bedos, c’est de lui qu’il s’agit, a, certes, de qui tenir, mais il le tient bien. Entendez : le sens du récit et du dialogue, tantôt comique, voire vachard, tantôt émouvant. Et puis cet arrière-plan d’identité juive séfarade, qu’il se réapproprie sans fard, littéralement, au prix d’une mise en abyme qui joue (consciemment ou non) avec le sentiment d’imposture.

En l’occurrence, il s’agit de celle de Victor (Bedos), écrivain bohème post-Mai-68, qui endosse l’identité juive - et son héritage - de la famille de Sarah (Doria Tillier), jolie plante toute en jambes, mais à la tête bien faite, avec laquelle il a mal entamé sa romance, sur le mode "Je t’aime, moi non plus", avant la fusion. Dans cette main basse sans vergogne se niche la mise à mort de sa propre famille d’aristos réacs même pas encore néo mais authentiquement Vieille France. Forcément, cela laissera des traces de part et d’autre tandis que Victor, de Goncourt en plateaux télé, verra sa notoriété croître à un rythme inversement proportionnel à son inspiration. Le couple, forcément, en fera aussi les frais.

Nicolas Bedos et Doria Tillier traitent tout cela avec un savant dosage d’humour - parfois acide -, de sensibilité et de chronique socio-historique de la France de la deuxième moitié du XXe siècle (génériques télé, archives politiques, évocation littéraire et bande musicale égrènent les souvenirs de l’inconscient collectif - même de ce côté-ci de Quiévrain).

Surtout, et c’est le (grand) petit plus, l’autre sujet, même pas caché, de ce portrait d’un écrivaimposteur est celui d’une femme suivant l’adage, pris ici au pied de la lettre, que derrière tout (grand) homme se cache une (grande) femme. Partant, le réalisateur fait un très beau cadeau à sa compagne Doria Tillier (ou est-ce l’inverse : on se pose la question) qui brille d’un bout à l’autre du film, incarnant les différents âges d’une femme, ses hauts, ses bas, ses revers de cœur. Le reste du casting soutient idéalement ce très beau duo, dans des seconds rôles plus ou moins conséquents mais jamais transparents - Pierre Arditi (en père réac), Denis Podalydès (en psy revenu de tout) ou Zabou Breitman (en directrice d’école atterrée). Et on nous dirait à la fin qu’il y aurait une femme derrière tout ça, on n’en serait pas surpris.


Réalisation : Nicolas Bedos. Avec Nicolas Bedos, Doria Tillier, Denis Podalydès, Pierre Arditi,… 2h00.