Cinéma Barry Jenkins éclaire à sa manière quelques clichés de la communauté black.

"Moonlight" est une démonstration assez virtuose que la forme peut rendre visible et audible un fond qui ne l’est plus.

Contée dans sa forme standard, "Moonlight" ne serait sans doute jamais arrivée sur les écrans belges, pas même en DVD.

Soit l’histoire d’un petit gars qui devient un gros dealer balèze, genre 100 kg de muscles stéroïdés sans les colliers, les bagouzes, les dents en or. Ça vous intéresse ? Non merci ? Vous avez tort. Mis en scène par Barry Jenkins, cela devient quelque chose de passionnant, car ce récit, on ne l’a jamais vu, jamais entendu comme cela.

Des gamins jouent ou se castagnent - on ne sait pas très bien - autour d’un ballon pourri. Sur fond de hip-hop à fond les basses ? Non, une messe de Mozart et ça prend de suite un tout autre relief. Surtout pour Little, le petit gars qui s’éloigne du terrain, le plus frêle, le plus sensible, le souffre-douleur idéal pour les durs. Il n’a pas la carrure pour se défendre, pas de grands pour le protéger; il vit avec sa mère, complètement junkie.

Un caïd de la rue va le prendre sous sa protection. Pas pour former un petit employé ou un futur lieutenant mais comme on adopterait un enfant perdu. Un caïd qui se prend un méchant choc quand il s’aperçoit que c’est son propre réseau qui alimente la mère du petit.

Ce n’est plus une histoire, c’est un cliché que Barry Jenkins va transcender par sa façon de regarder les personnages. Le gamin tout d’abord, à trois âges de son existence: enfant, adolescent, adulte. Un sorte d’anti-héros fragile, qui se cherche - est-il un "pédé" comme l’agressent les autres ? -, renfermé sur lui-même, quasi-mutique. On ne l’entend jamais dire plus de trois mots d’affilée et ce n’est ni "fuck", ni "shit", ni "motherfucker".

Le dealer aussi est en rupture. Il a tous les attributs du caïd : charisme, look, gonflette, bagnole… Mais c’est à sa facette privée qu’on s’intéresse. Et pas dans l’esprit du Scorsese des "Affranchis" mais celle, surprenante, d’un homme vivant rangé avec sa femme, sexy bien sûr mais maternelle. L’un et l’autre offrent d’ailleurs au gamin une écoute que bien des parents traditionnels refusent à leurs enfants. Ainsi, en dégoupillant l’un après l’autre les clichés par l’emploi de la musique, l’approche des personnages, la force des situations, le film se charge d’une intensité et développe une sensibilité inattendue sur les thèmes de la masculinité et de l’homosexualité dans la communauté noire américaine.

La mise en scène de Barry Jenkins y est pour beaucoup et particulièrement ses acteurs. Mahershala Ali (également à l’affiche d’"Hidden Figures" cette semaine) est une révélation dans le rôle du dealer. Quant à Little, qui se métamorphose en Chiron, il est incarné aux trois âges par trois acteurs différents. Efficace, ce procédé donne au personnage une incontestable épaisseur. On observera que le même dispositif apparaît factice lorsqu’il est utilisé par Arnaud des Pallières dans "Orphelines" (sortie en avril).

Bref, du neuf sous le soleil de Miami.


© IPM
Réalisation : Barry Jenkins. Scénario : Barry Jenkins(d’après l’œuvre de Tarell Alvin McCraney). Avec Alex R. Hibbert, Ashton Sanders, Trevante Rhodes, Mahershala Ali, Janelle Monáe, Naomie Harris. 1 h 51.