Cinéma

Après Robert Redford et Jane Fonda vendredi, la 74e Mostra del cinema accueillait à nouveau une immense star hollywoodienne ce samedi: George Clooney, invité en Compétition pour présenter son sixième film comme réalisateur: « Suburbicon ». Sur un vieux scénario de ses comparses les frères Coen, qui en ont fait l’un de leurs acteurs fétiches depuis « O’Brother » en 2000. Rajoutez Matt Damon, Julianne Moore et l’on comprend mieux le vrai air de famille. Clooney signe en effet une comédie noire débridée façon « Arizona Junior » ou « Le grand saut »…

Retour aux origines du rêve américain

Devant les centaines de journalistes qui se massaient depuis plus d’une heure dans la salle de conférence de presse samedi après-midi et qui l’ont accueilli sous les bravi, Clooney affirme avoir beaucoup retravaillé le script des Coen. Cette improbable histoire d’arnaque à l’assurance d’un Américain moyen (Matt Damon) décidant avec sa belle-soeur de se débarrasser de sa femme (toutes deux incarnées par Julianne Moore) se situe désormais dans une petite ville de banlieue typique de l’Amérique des années 50. un vrai petit paradis de la classe moyenne blanche perturbé par l’arrivée de nouveaux voisins: une famille… noire. De quoi provoquer la colère de cette communauté bien sous tous rapports…

Si l’on ne comprend pas vraiment ce qu’il fait en Compétition à Venise, « Suburbicon » reste une amusante mise en boîte du rêve américain, qui en revient à son image d’Epinal des Fifties pour mieux en révéler l’hypocrisie qui la minait dès l’origine. « L’idée du film a germé car j’entendais beaucoup parler aux infos de murs…, explique George Clooney. A plusieurs reprises dans notre histoire, on s’est retrouvé face à ces problèmes de racisme. Alors que l’on parlait de « rendre sa grandeur à l’Amérique » (le slogan de Trump, NdlR), comme dans l’Amérique des années 50 d’Eisenhower, c’est intéressant de soulever ce rideau et de voir ce qu’il y avait derrière. C’était une façon d’étudier des questions qui se se posent depuis toujours dans notre pays et qui risquent de faire encore longtemps partie de notre histoire… »

Echos à L’Amérique de Trump

Si « Suburbicon » adopte le ton de la comédie, le film est clairement un contrepoint à l’Amérique de Trump, même si l’écriture du scénario précède son élection. « Nous ne savions évidemment pas que Trump serait élu. Cela a été une énorme surprise pour beaucoup d’entre nous!, commente le réalisateur. Mais ces éléments ont toujours été là. Ce genre de villes a toujours fait partie de nos vies, ces petites maisons proprettes, avec l’école à coté… C’était la maison de la classe moyenne américaine. Pour autant que vous étiez blanc… On a toujours cru que c’était quelque chose de très bien, jusqu’à ce que l’on se rende compte que certains n’étaient pas autorisés à nager dans la piscine. Ce n’est pas un film sur Trump mais sur le racisme… »

« Suburbicon » met notamment en scène une émeute raciste devant la maison de cette famille noire qui résonne évidemment dans l’actualité, au lendemain des manifestations d’extrême droite de Charlottesville, où une jeune militante de gauche a perdu la vie. Matt Damon est frappé par cet écho de l’Histoire. « Pendant le tournage, on ne savait pas que les événements de Charlottesville allaient se produire. Malheureusement, cela existe.. Cela fait partie des privilèges des blancs de pouvoir circuler à vélo couverts de sang et de faire porter le chapeau aux noirs », commente l’acteur, en référence à l’une des scènes de son personnage dans le film.

L’Amérique sudiste

Originaire de Lexington, petite ville du Kentucky, George Clooney connaît bien cette partie de l’Amérique où le racisme est toujours profondément ancré dans la vie quotidienne. « J’ai grandi dans le Sud dans les années 60 et 70. A l’époque, la ségrégation n’existait plus et l’on pensait que ces problèmes disparaîtraient mais ce n’est pas le cas. C’est pour ça que, dans le film, on met en scène cette famille noire et cette famille blanche totalement folle. Les opposet est une façon de dire: en blâmant cette famille noire, vous vous trompez… Plusieurs personnes ici présentes peuvent vous parler du fait que les blancs ont toujours peur de perdre leurs privilèges face à une minorité qui n’a rien à voir là-dedans. (…) Aujourd’hui, on met sur la table la question des statues, des drapeaux confédérés. Où j’ai grandi dans le Kentucky, on aimait ces symboles. On recréait des batailles de la guerre de Sécession, on en a fait une série télé… Mais les gens ne comprenaient pas vraiment ce que cela signifiait, qu’il y avait l’esclavage derrière tout cela. Je pense qu’aujourd’hui, quand on hisse un tel drapeau sur un bâtiment public, on sait que c’est un symbole de haine. »

Un homme en colère

Derrière son image de gendre idéal — symbole à lui seul d’une forme de rêve américain version Hollywood —, son charisme fou et son humour ravageur, George Clooney cache en effet un homme en colère. « Bien sûr que c’est un film en colère! Même si nous voulions qu’il soit drôle. Les films, et l’art en général, sont là pour préciser un moment, pour que, quand on y revient plus tard, on puisse voir où l’on en était à ce moment-là. Venez aux Etats-Unis et vous verrez à quel point le pays est en colère. Il y a un nuage noir qui plane au-dessus du pays. Je suis optimiste; je crois aux jeunes, aux institutions comme la presse et la justice, mais les gens sont en colère. Contre nous-mêmes, contre la politique menée par notre pays et par le monde en général. Mais cette colère n’est pas négative, elle est juste… »