Cinéma

Porté par son aura de figure majeure de l’art contemporain, l'opposant chinois Ai Weiwei avait droit, dès son premier film, aux honneurs de la Compétition d'un festival majeur vendredi soir à Venise. Coproduit avec l'Italie, Human Flow est un documentaire polymorphe dans lequel Ai Weiwei met en scène ses pérégrinations à travers le monde à la rencontre des réfugiés.

Le film s'ouvre sur une image superbe: la mer Méditerranée, paisible, vue du ciel. Lui répondra 2h20 plus tard celle, glaçante, d'une véritable montagne de gilets de sauvetage. Symbole des centaines de milliers de personnes qui, au péril de leur vie — 5000 sont mortes en Méditerranée en 2016 —, ont tenté la traversée pour se réchauffer au rêve européen…

Universaliser la problématique

Ces images de migrants déshydratés et sous-alimentés, débarquant sur les côtes de Grèce et d'Italie, on ne les connaît que trop bien. Avec le concours du Haut commissariat aux réfugiés de l'ONU, Ai Weiwei tente donc d’élargir le spectre, dépassant ce moment de transition pour voir comment ces migrants poursuivent ensuite leur longue marche dans le Nord de la Grèce, jusqu’à venir buter contre le mur de barbelés de la frontière macédonienne. « Human Flow » nous montre aussi comment ces hommes, ces femmes, ces enfants vivent parqués dans l'ancien aéroport Tempelhof de Berlin, comment ils errent dans les rues de Paris ou se massent dans la jungle de Calais sans aucun confort matériel.

Ai Weiwei se fait plus intéressant encore quand il va voir les camps de réfugiés syriens en Turquie et en Irak, un camp palestinien au Liban vieux de... 60 ans. Ou encore le plus grand camp de réfugiés du monde au Kenya, où se massent un demi-million de Somaliens, d’Ethyiopiens, d’Érythréens... Car si on l'oublie, l'Afrique sub-saharienne, l'une des régions les pauvres du monde, accueille à elle seule 26% des réfugiés de la planète.

On regrette cependant que le cinéaste chinois délaisse presque l'Asie. Même s'il évoque rapidement le sort de la minorité musulmane des Rohingyas, persécutée par le gouvernement birman et fuyant vers le Bangladesh ou la Thaïlande... Ou s'il filme l'expulsion de tous les réfugiés afghans du Pakistan vers un pays toujours instable où la plupart n'ont plus aucune attache.

Mélange de styles

Nourri de coupures de presse apparaissant à l'écran comme autant de breaking news au ralenti, et d'interviews de responsables du HCR ou d'organisations humanitaires, « Human Flow » dresse un panorama tragique de l'état du monde et de l'humanité. Chaque jour, ce sont ainsi 34500 personnes qui sont obligées de quitter leur maison avec peu d'espoir d'y revenir. On estime en effet que la durée moyenne passée par un réfugié hors de chez lui est de 26 ans…

Malgré les intentions louables d’Ai Weiwei, on se demande néanmoins si ce film a sa place en Compétition d’un festival de cinéma. « Human Flow » mêlent en effet des style de narration très différents — à l’image du travail polymorphe de l’artiste chinois —, qui finissent parfois par se contredire.

Quand il choisit des séquences très esthétisantes vues du ciel, on retrouve l’artiste Ai Weiwei. Mais, le plus souvent, on ne dépasse pas vraiment le côté reportage télévisé, quoi qu’en dise le réalisateur à la conférence de presse à Venise, qui affirme au contraire avoir voulu dépasser les flashs info qui nous parviennent tous les jours sans qu’on ne s’y attarde plus pour s’attacher à l’aspect humain de cette crise internationale. Et c’est là clairement la partie la plus réussie du film, quand il parvient à capter la vie quotidienne, indigne d’êtres humains, de familles ordinaires poussées à l’exil pour des raisons qui les dépassent: persécutions raciales ou religieuses, guerres, changement climatique…

La question de se démarquer du documentaire télé s’est d’ailleurs posée pour Ai Weiwei. La solution trouvée au montage fut d’intégrer son propre personnage au récit, qui nous guide d’un camp à l’autre… Très utilisé, le procédé frise par moments l’indécence, notamment quand l’artiste chinois se met en scène aidant une réfugiée à vomir alors qu’elle lui raconte son histoire tragique ou échangeant son passeport avec celui d’un Syrien…

Les oubliés de l’Amérique

Second film présenté en Compétition vendredi soir à Venise, Lean on Pete se révèle beaucoup plus abouti. Après avoir dressé le superbe portrait d’un couple âgé en crise dans « 45 Years » (avec Charlotte Rampling et Tom Courtenay), Andrew Haigh dresse ici le portrait d’une adolescence douloureuse au fin fond l’Amérique profonde. Celle de Charley (Charlie Plummer) qui, à 16 ans, vit seul avec son père dans un quartier pauvre de Portland, Oregon.

© D.R.

Un jour d’été, son jogging l’emmène du côté d’un vieux champ de courses hippiques, où il tombe sur Del (Steve Buscemi), qui l’engage pour l’aider à amener ses chevaux dans des courses minables dans la région, en compagnie de la jockey Bonnie (Chloé Sévigny). Dopant les chevaux, ils se font quelques poignées de dollars. Rapidement, Charlie se prend d’affection pour Lean on Pete, un cheval promis à l’équarrissage…

Western inversé

Avec ce récit à la Dickens — tant le sort s’acharne sur ce pauvre garçon —, le jeune cinéaste anglais s'offre un western. On y retrouve les chevaux, les cowboys, les grands espaces… Pour autant, le mythe est ici perverti par l'absence totale de sentiment de liberté. Tandis qu’au lieu de progresser vers l’Ouest, le jeune héros met le cap vers l’Est, vers le Wyoming…

L'Amérique que filme Haigh est une Amérique que l'on ne voit que rarement à l'écran, celle de la misère sociale, des SDF, des soupes populaires. Une Amérique des délaissés où l'entraide est souvent de mise mais aussi la violence, la cruauté.

Porté par un jeune acteur bourré de talent, Charlie Plummer (vu à la télévision pour HBO mais aussi dans « King Jack » mais aussi l’année dernière à Venise dans « The Dinner » face à Richard Gère), « Lean on Pete » est un film qui choisit volontairement les chemins de traverse, qui ne se contente pas d'un récit simpliste sur un ado et son cheval, pour nous plonger dans une réalité crue. Celle d'une Amérique de laissés-pour-compte qui a, depuis bien longtemps, arrêté de croire à l’American Dream... Qui demande simplement à être regardée avec un peu de chaleur humaine, au lieu d’être marginalisée au nom de la liberté individuelle. Malheureusement trop souvent synonyme du chacun pour soi…