Cinéma A 46 ans, la réalisatrice japonaise adapte pour la première fois un roman. Un changement dans la continuité lié en partie à la réalité du marché du cinéma au Japon.

Grand prix du jury en 2007 avec "La Forêt de Mogari", Naomi Kawase était de retour sur la Croisette en mai dernier pour présenter "Les Délices de Tokyo" dans la section Un Certain Regard. Très prisée de la critique internationale, la réalisatrice enchaînait les groupes d’interview. Comme un clin d’œil à son cinéma, où les éléments naturels jouent un grand rôle, le vent soufflait ce jour-là sur la terrasse où nous l’avons rencontrée.

C’est la première fois que vous adaptez un roman. Et le résultat est votre film le plus populaire au Japon à ce jour. Cherchiez-vous à toucher un nouveau public ?

J’ai deux réponses à votre question. Concernant le roman, il y a dans "Les Délices de Tokyo" de Durian Sukegawa l’histoire d’une vieille dame qui entretient une relation avec les éléments invisibles de notre quotidien. C’est un aspect que j’ai souvent exploré dans mes films. La part invisible du monde, de notre vie est très importante à mes yeux. En tant que cinéaste, j’ai toujours essayé de traduire le lien entre visible et invisible. Lorsque le roman est sorti au Japon il y a deux ans, M. Sukegawa avait dit quelque chose de très flatteur. Quand on lui a demandé s’il pensait à un réalisateur pour adapter son roman au cinéma, il a cité mon nom. Ce roman me parlait et j’ai pensé que ce serait une bonne expérience. Je dois dire aussi que l’auteur avait lui-même pensé à Kiri Kikin pour interpréter Tokue. Ma deuxième réponse est liée au public et à la réalité du cinéma japonais. Il est de plus en plus difficile de réaliser des films à partir d’histoires originales. Le cinéma d’auteur est très difficile à distribuer. Les salles art et essai ferment. Dans la mesure où j’avais, grâce au succès du roman, une chance de toucher un plus grand nombre de spectateurs japonais, je me suis dit que cela valait la peine d’essayer, surtout qu’avec cette histoire je reste fidèle à mon travail.

Autre différence, le fait que le film se déroule entièrement en milieu urbain alors que vous préférez habituellement la nature.

C’est une contrainte liée à l’histoire. Il fallait un sanatorium et une rue où se trouve l’échoppe. J’ai fait plusieurs repérages. C’était aussi important pour moi de visiter le sanatorium où vit Tokue. Je voulais y passer du temps pour ressentir ce qu’éprouvent les personnages qui vivent là. Et dans ce sanatorium, j’ai vu un très beau cerisier qui a été planté par un des malades. Ce cerisier m’a donné l’inspiration pour la mise en scène. Ensuite, nous avons trouvé cette avenue bordée elle aussi de cerisiers. Je retrouvais un lien avec la nature.

La cuisine est une autre manière pour vous de montrer la nature, toujours présente dans vos films ?

Oui. Dans "Still the Water", mon film précédent, la nature était présente sous sa forme absolue et grandiose, par les éléments et des décors sauvages. Ici, c’est un peu le contraste : on revient sur des petites choses, des histoires personnelles et une présence quotidienne de la nature, mais que nous ne voyons plus, celle qui est présente dans les petits mets que nous mangeons tous les jours mais qui sont aussi des dons de la nature. Mais cela provient du roman de Durian Sukegawa. C’est lui qui m’a offert cette approche.

La sensibilité que vous évoquez est ancrée dans votre culture. Mais "Les Délices de Tokyo" a une véritable portée universelle. Est-ce que vous vous posez la question du public étranger au moment de l’écriture ?

Comme tout cinéaste, je crois que j’utilise d’abord ce que je connais, donc les éléments issus de ma propre culture. Je parle du monde et des gens que je connais. Mais je cherche aussi à donner une signification universelle à mes films. J’espère pouvoir toucher les spectateurs de n’importe quel pays, de n’importe quelle culture.

L’idée du film, comme du roman, c’est que le sens de la vie peut se nicher dans quelque chose d’aussi commun que les doreyakis.

Oui, c’est ce qui m’a plu. La pâte de haricots rouges devient une métaphore de l’universalité de ce qui est spirituel. Ils créent une émotion chez Tokue et elle transmet cette émotion dans sa cuisine. Elle fait un don aux clients de l’échoppe. Pour revenir sur votre question précédente, si les doreyakis sont quelque chose de très japonais, l’émotion qu’ils suscitent chez les clients est, elle, universelle. On connaît tous le plaisir que peut provoquer un met délicieux.

Le film aborde le tabou qui entoure encore les lépreux au Japon.

Cela reste un sujet vraiment très difficile à aborder dans la société japonaise. Mais c’est le cas aussi de beaucoup d’autres sujets. Je crois que l’intention de Durian Sukegawa était aussi d’aborder ce sujet. La façon dont la société japonaise gère les personnes atteintes de la lèpre n’est qu’une discrimination parmi d’autres au Japon. Et il est difficile de s’y opposer ou même d’en parler. Même pour la sortie du film, au Japon, nous avons évité de parler de la maladie. On s’est surtout concentré sur les haricots rouges. Par ce biais-là, il était plus facile de parler de cette maladie. Mais j’ai voulu montrer que l’entraide est possible. Que l’on peut surmonter la maladie grâce à cela.