Cinéma "Strip tease" s’installe dans le bureau d’une juge d’instruction haute en couleur. Sidérant.

Il faut le voir pour le croire. Et même en le voyant, on a du mal à le croire. Une femme explique, posément, comment, après avoir rêvé de sa belle-mère, elle s’est rendue dans la chambre où dormait son petit garçon de 8 ans. Elle a passé un foulard autour de son cou pour l’étouffer, l’a traîné dans la cuisine où elle a empoigné un grand couteau pour lui trancher la jugulaire et voir couler son sang. Il était noir, preuve que c’était bien le fils de Satan.

On est dans le bureau de la juge d’instruction bruxelloise, Anne Gruwez, un personnage dans tous les sens du terme. C’est une personnalité haute en couleur et elle joue consciemment devant la caméra au point de soliloquer à haute voix.

Si Anne Grumez parle de ceux qui passent par son bureau comme des clients - dont certains apprécient le service au point de revenir régulièrement -, les auteurs, Jean Libon et Yves Hinant, ont aussi trouvé en elle un très bon client pour ce "Strip tease" sur grand écran.

D’une part, elle ne pratique ni le jargon ni la langue de bois. Elle dit ce qu’elle pense, comme elle le pense, plak et zak - sans filtre pour ceux qui ne parle pas le bruxellois. Le film plaira en France car ça dépote, une fois. Quand un homme se retranche derrière sa culture pour justifier d’avoir battu sa femme, elle lui demande sa nationalité - belge - et elle en fait du petit bois. Le genre d’individu qu’elle ne peut pas encadrer.

Pourtant elle peut entendre beaucoup de choses sans être choquée, bien au contraire. Et si on en apprend tous les jours, là on fait du stock pour tout un mois, en ce qui concerne l’extrême inventivité des pratiques sadomasochistes ou les ravages de la consanguinité dans la communauté marocaine.

Les interrogatoires hallucinants se succèdent accrochés à un fil rouge : la réouverture d’une affaire - le meurtre de deux prostituées dans les années 90 - que les progrès de la science pourraient élucider. Ce qui nous vaut une visite ubuesque dans la caverne d’Ali Baba de la Justice ou sont conservées les pièces à conviction.

"Ni juge, ni soumise", c’est un peu l’anti-Depardon qui met en place un dispositif et s’y tient, avec respect pour les protagonistes. Ici, Anne Gruwez joue son rôle de juge d’instruction avec toute l’ambiguïté qu’il y a autour du mot jouer. Quand est-elle elle-même ? Quand est-elle en représentation ? Quand elle écoute cette femme raconter l’assassinat de son enfant, on se dit qu’elle est elle-même. Quand elle demande à un policier de mettre un petit coup de gyrophare pour le fun de griller quelques feux rouges, on se dit qu’elle fait son show. Entre les deux, elle n’hésite jamais à en remettre une petite couche quand la caméra tourne. Tant pis pour le justiciable qui passe par là. Et tant mieux pour le spectateur qui se poile grâce à son sens de la punchline.

En 1992, Benoît Poelvoorde jouait un faux criminel qui faisait son numéro devant une fausse équipe de télévision. 25 ans plus tard, c’est un vrai juge qui se donne en spectacle devant une vraie équipe de télévision publique.

Le tour de force de "C’est arrivé près de chez vous" était de proposer un étalon du rire. A quel moment arrête-t-on de rire-? "Ni juge, ni soumise" réalise la même performance. Voilà la comédie de l’année. C’est trash et pas politiquement correct - on ne voit que des maghrébins ou presque -, mais les tranches de réel sont plus énormes, plus sidérantes, les unes que les autres. Et puis, à un moment, sans doute différent pour chacun, le rire se coince, ayant atteint sa limite du respect de la dignité humaine.

Quand la caméra filme une exhumation qui tourne à la profanation, qu’on aperçoit le corps nu du défunt, qu’on entend des commentaires peu amènes, qu’on voit le légiste, la scie à la main, prélever des échantillons d’ADN. Là, on se souvient que ce n’est pas un documentaire mais dans un "Strip tease", que l’ambition n’est pas de capter la réalité mais de créer le malaise, de faire sortir le spectateur de ses gongs, de le forcer à se poser certaines questions.

Mission accomplie mais à quel prix ? Celui de la gêne.

© D.R.

Réalisation : Jean Libon, Yves Hinant. 1h39

Retrouvez l'ntretien avec Jean Libon et Yves Hinant ici.


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