Cinéma Le film de Stijn Coninx est riche en révélations. Pas sur les tueurs, sur leurs victimes Avec un impressionnant Jan Decleir.

Niet Schieten, dat is min vader", crie la petite Rebecca sur le parking du Delhaize d’Alost aux hommes armés portant des masques de têtes d’animaux qui ont surgi pour les abattre sans raison.

L’intention de Stijn Coninx est claire, dès le titre : donner la parole aux victimes de ceux qu’on appelle les Tueurs du Brabant, côté francophone, et De Bende van Nijvel, côté flamand.

Et en particulier à Albert. Patron d’un garage, il habite un immeuble à appartements devant la grande surface. Il aime regarder le va-et-vient des clients depuis sa baie vitrée. Il a d’ailleurs repéré le manège de la voiture banalisée de la gendarmerie (BSR) qui surveille le magasin depuis que des truands sèment la terreur dans les supermarchés de Bruxelles et des environs.


Un samedi soir, vers 19h30, il entend des coups de feu. Il prévient la police et se précipite vers le supermarché en proie à la panique. On relèvera huit morts dont sa fille, son beau-fils et sa petite-fille Rebecca. David, 9 ans, sera le seul rescapé de la famille mais lourdement blessé.

Pourquoi ce carnage ? Qui est l’ennemi ? Les deux questions sont sans réponse depuis 35 ans.

Stijn Coninx ne développe pas une thèse, n’ajoute pas un scoop au volumineux dossier. Il aborde ce traumatisme du point de vue d’un témoin, d’une victime.

Albert est une victime indirecte qui n’a pas le droit de s’effondrer car il y a l’enterrement et son petit David à l’hôpital. Il n’a pas le droit de s’effondrer car il n’a aucun droit. Pas le droit d’apporter son témoignage à la police, pas le droit d’être informé des progrès de l’enquête, pas le droit d’être remboursé de la facture des funérailles et des frais d’hôpital. Pas le droit de vendre la maison vide de ses enfants pour faire face à ses dettes. Même pas le droit de se plaindre car sa femme refuse qu’on lui parle de gendarmerie ou d’enquête. Albert, récemment pensionné, a juste le droit de reprendre le travail.

Si l’enquête sur les Tueurs du Brabant n’a jamais abouti - et chacun a son avis sur les raisons de cette débâcle -, le film fait plutôt des révélations sur le calvaire des victimes, la façon dont elles furent traitées, ou plutôt maltraitées, par la société. Les attentats de Bruxelles ont montré qu’il restait du chemin à faire en matière d’assistance, mais Niet Schieten est un choc tant on ne pouvait imaginer qu’on venait de si loin.

Par ailleurs, ce grand-père offre à Jan Decleir un rôle à la mesure de son énorme talent. Tour à tour, joyeux, dévasté, colérique, buté, touchant, découragé, déterminé, il passe par tous les sentiments, entraîne le spectateur dans une variété d’émotions, maintient le film en tension pendant 140 minutes.

Stijn Coninx se tient en retrait et livre une mise en scène très classique, soucieuse de reconstituer l’atmosphère des années 80. Même s’il s’égare dans certaines scènes, dont celle de l’antiquaire, son film est touchant et jette un éclairage stupéfiant sur ce trauma de l’histoire récente de la Belgique.

Réalisation : Stijn Coninx. Scénario : Rik D’hiet et S. Coninx d’après le livre de David Van de Steen. Avec Jan Decleir, Viviane De Muynck, Jonas Van Geel. 2h19.

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