Cinéma

Du rouge. Du rouge. Du rouge. Le carton du générique, le foulard de la fille, la rampe de l’escalier… La couleur est donnée.

Enceinte, la jeune Zahira est allée aux renseignements, poussée par Amir, son grand frère qui voudrait qu’elle avorte très vite. Mais elle hésite. Elle sent la vie. "C’est un petit musulman", lui dit-elle.

Son frère la comprend tout comme il comprend son père pour qui ce problème doit disparaître, ne doit pas exister, n’a jamais existé.

Et le soir même de l’intervention, Zahira trouve trois photos sur la table familiale. Ses parents lui font une faveur. Ils ne lui imposent pas un mari, elle a le choix entre ces trois-là. Comme ils vivent tous au Pakistan, il y a Skype pour faire connaissance. Il faut être de son temps, disent-ils fièrement.

Zahira ne veut aucun des trois et après l’école, fugue se réfugier chez sa meilleure amie. Toute la famille se mobilise alors pour la ramener à la maison, à la raison, à la tradition.

"Mettez-vous à ma place", disent l’un après l’autre les protagonistes de ce drame. Réalisateur et scénariste, Stephan Streker a tenté de se mettre à la place de chacun. Et dans les meilleures conditions car c’est une famille pakistanaise modèle. Le père et le fils tiennent une épicerie, la mère élève une famille nombreuse. La religion a sa place dans leur existence, on déroule le tapis de prières dans le salon, mais la grossesse et l’avortement n’ont pas provoqué la fatwa qu’on aurait imaginée. Entre parents et enfants, frères et sœurs, l’amour circule. Le grand frère protège sa petite sœur dans le meilleur sens du terme, il s’est tenu affectueusement à ses côtés tout au long de l’épreuve. C’est aussi une famille intégrée au quartier, Zahira fréquente la maison de son amie Aurore depuis toute petite.

Pourtant, l’idée que sa fille choisisse elle-même son mari, que celui-ci ne soit pas un Pakistanais, est à ce point insupportable, inacceptable, inconcevable qu’elle provoque un malaise cardiaque chez le père. Ce serait comme pulvériser le socle d’une civilisation. La mère et la grande sœur de chercher pour vaincre les résistances de la rebelle. Elles, aussi, trouvent cette procédure injuste. Elles, aussi, furent effrayées à l’idée d’épouser un inconnu. C’est pourtant le chemin du bonheur, car c’est celui de la sécurité. Les femmes célibataires n’existent pas au Pakistan.

Avec amour et autant de chantage affectif, Stephan Streker suit pas à pas le parcours de cette résistante, dessine les contours de la notion d’honneur tel qu’il s’impose à un père pakistanais, tel qu’il est entretenu par les femmes pakistanaises. On a toujours fait comme cela, dit-on aussi à Islamabad.

Plutôt que de faire monter la tension, la violence, Streker brosse explicitement le portrait d’une Antigone, d’une fille qui dit non. Une tragédie grecque donc qui est aussi celle de l’immigration. Comme dans "Vu du pont" d’Arthur Miller qui se déroulait dans les années 50 parmi les dockers italiens de Brooklyn, Streker montre sobrement deux lois qui se télescopent, celle d’un pays et celle d’une communauté.

Le tournant est radical dans le cinéma de Stephan Streker dont la préoccupation était jusqu’à présent plutôt formelle. Cette approche se fait ici bien discrète, limitée à une dominante rouge, à la métaphore de la cage d’escalier car la force du film repose sur l’intensité subtile de ses acteurs. Ils sont tous épatants, particulièrement Lina El Arabi, héroïne d’aujourd’hui qui se bat contre des siècles de tradition, contre une pression familiale bien plus qu’une pression religieuse. Son combat est d’autant plus douloureux qu’il se déroule parmi ceux qu’elle aime et qu’elle ne veut pas blesser.

Le film n’en est que plus désespéré sur les limites de la société multiculturelle.


Réalisation, scénario : Stephan Streker. Avec Lina El Arabi, Sébastien Houbani, Babak Karimi… 1h38.