Cinéma

Guillaume Senez a confiance dans le spectateur. On le sent dans une simple boucle de cheveux. Elle dépasse d’un bonnet et relie les premiers plans entre eux. Olivier est parti tôt le matin, il est chef d’équipe dans un dépôt logistique géant (Amazon ?). Chaque ouvrier y est traqué et quand la productivité baisse, Olivier doit se battre comme un lion pour défendre ses hommes et ses femmes. Son boulot, sa responsabilité, il la prend à cœur. Trop ? En tout cas, sa femme est souvent seule. Enfin, seule avec ses deux enfants et les taches ménagères et son job de vendeuse dans une boutique.

Un jour, l’école appelle Olivier en urgence, personne n’est venu chercher Elliott et Rose. Sa femme a disparu, partie avec sa valise et son mal de vivre. Sans laisser d’adresse, juste un grand vide. Et trop de choses à penser, à faire : préparer les habits, remplir le frigo, aider pour les devoirs et mettre coucher, une opération devenue encore plus délicate qu’avant.

Ce ne sont que les premiers obstacles d’un long parcours. Olivier ne s’y attendait pas. Pas lui. Son temps, il le consacrait totalement à sa famille, à ses familles, à sa femme et à leurs enfants, et puis aux ouvriers précarisés de son équipe. Du temps pour lui, il n’en restait pas. Il avait tout donné.


Guillaume Senez nous immerge dans une cellule familiale sans histoire mais pas sans faille, ce qu’il dévoile habilement au moyen d’une métaphore. L’aîné de 9 ans a eu le torse brûlé à la suite d’un accident domestique. Chaque soir, sa maman lui masse la poitrine avec une pommade réparatrice mais on sent que sa brûlure à elle est toujours à vif, que rien ne peut apaiser le sentiment de culpabilité qui la plombe et l’entraîne dans ses profondeurs. Enfin, c’est ce qu’on imagine, ce qu’on ressent, rien qu’en la voyant étendre une crème sur la peau de son enfant.

Guillaume Senez procède avec la même finesse tout au long du film, effleure la faille des uns et des autres. Chacune a une façon différente de se révéler. Ainsi, chez Olivier, elle se niche dans des colères subites dont il s’excuse aussitôt. Après, c’est au spectateur d’interpréter en se servant de ses propres expériences, ses propres sentiments.

Guillaume Senez capte la vie dans une famille apparemment sans histoire où tout semble rouler. Et pourtant ça coince, notamment dans ce rapport vie privée-vie professionnelle. L’ambiance de travail du futur y est exposée dans sa précarité, son flicage, sa brutalité à tous les étages.

Romain Duris trouve ici un de ses meilleurs rôles. Il est intense et sobre à la fois, upgradant la figure du syndicaliste tout en entretenant un lien imaginaire avec le passé au moyen d’un hématome persistant sous l’ongle. Et puis il y a Lucie Debay, notre Jessica Chastain à nous. Elle n’apparaît que quelques minutes mais elle est si présente qu’on ressent son absence tout au long d’un film à la fois politique dans sa radiographie du travail contemporain et mélodramatique tant il vrille subtilement dans les abysses des histoires familiales.

Lætitia Dosch fait une apparition bouleversante et aussi puissante que Keeper. Guillaume Senez a manifestement la méthode pour tirer le meilleur de ses acteurs. Il a aussi de la suite dans les idées en observant d’un autre angle, son thème de la filiation.

Réalisation : Guillaume Senez. Scénario : G. Senez et Raphaëlle Desplechin. Avec Romain Duris, Laure Calamy, Laetitia Dosch, Lucie Debay… 1h38

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