Cinéma

Directeur financier d’un abattoir dans une petite ville de province hongroise, Endre (Géza Morcsányi) tombe sous le charme de Mária (Alexandra Borbély), une blonde végétarienne aussi jolie que timide, qui débarque comme inspectrice qualité. Tous deux sont incroyablement seuls et blessés. Lui physiquement - il a perdu l’usage d’un bras -, elle émotionnellement, incapable d’exprimer la moindre émotion. Alors que, justement, Endre demande à ses employés de ne pas se montrer indifférents, notamment à la souffrance animale. Tous les deux mois, tous doivent d’ailleurs passer une visite chez une psychologue. Celle-ci découvre que Mária et Endre partagent, sans le savoir, le même rêve. Elle est une biche, lui un cerf, évoluant dans de sublimes paysages enneigés…

Ours d’or à Berlin il y a un an, cette histoire d’amour surprenante dresse un portrait sensible de la solitude et d’une forme de désenchantement face à la société contemporaine, glaciale, impersonnelle. En écho, le regard d’Ildikó Enyedi se fait étonnamment distant. Grâce à une mise en scène très sobre, quasi clinique, la cinéaste hongroise met en scène cette rencontre amoureuse à la manière d’une entomologiste, qui étudierait le comportement animal.

Cet homme et cette femme, la cinéaste hongroise les observe en effet comme des rats de laboratoire, évoluant dans leur routine quotidienne, dans leur petit appartement, au travail… Leur seul moment de liberté, c’est la nuit, quand, dans leur rêve commun, ils sont capables de se rapprocher, de se toucher, de s’aimer… Pour transposer cette sensation de liberté dans leur vie réelle, Endre et Mária vont réapprendre à se faire confiance, à ne plus être une biche aux yeux effarouchés dans les phares d’une voiture mais un cerf majestueux dans sa forêt.

Quel regard singulier, empreint d’étrangeté, que celui proposé par Ildikó Enyedi, qui dépeint avec grâce le mal-être qui gagne une société contemporaine de plus en plus déshumanisée. Ce n’est évidemment pas un hasard si elle choisit de situer son histoire d’amour au sein d’un abattoir, dont elle n’élude rien de la réalité crue : la mise à mort à l’échelle industrielle, à la chaîne, de milliers d’animaux tous les jours. Face à une telle dérive de la société de consommation, comment ne pas être touché au plus profond de son humanité, comment ne pas avoir besoin de renouer, dans le même temps, avec sa part animale ? La montée en puissance du végétarisme et du véganisme est sans doute le meilleur indice de ce malaise grandissant…

Le constat sur l’état du monde est dur, sans appel. Mais "On Body and Soul" veut encore croire à la beauté d’une rencontre, à la puissance libératrice de l’amour. Car pour s’aimer, ces deux êtres blessés vont devoir, non seulement s’apprivoiser l’un l’autre, mais surtout se laisser imprégner par ce rêve de liberté qui les habite la nuit. C’est uniquement comme cela qu’ils pourront enfin se sentir vivre…


© IPM
Scénario & réalisation : Ildikó Enyedi. Photographie : Máté Herbai. Musique : Adam Balazs. Montage : Károly Szalai. Avec Alexandra Borbély, Géza Morcsányi, Zoltán Schneider… 1h56.