Cinéma Quand Paris est un jouet. Abel&Gordon s’amusent comme des petits fous de Chaplin, Keaton, Tati.

Cotonneuse et blanche, la première scène installe l’esprit du film. L’écran est donc blanc brouillard, on distingue à peine une tante et sa nièce Fiona, une petite rousse. Elles sont montées tout en haut dans la montagne pour avoir une vue plongeante sur leur village. C’est blanc mais progressivement, elles aperçoivent une carte postale. Soit quelques maisons couvertes de neige; un drapeau canadien flotte, des lumières s’allument, d’autres bâtiments surgissent, la maquette s’anime avec les phares d’un véhicule en marche.

D’emblée, il y a un esprit d’enfance, une magie à portée de main. Ainsi, dans la scène suivante, la salle de lecture d’une bibliothèque se transforme en boule à neige dès qu’on ouvre la porte. Un villageois est venu apporter à Fiona, la quarantaine désormais, une lettre alarmante de sa tante vivant à Paris.

Paris, pour Abel&Gordon les auteurs et pour Dom et Fiona les personnages du film, c’est un jouet. Un jouet avec ses pièces que tout le monde connaît : le métro, le bateau-mouche, la tour Eiffel, les clochards sous les ponts, la copie réduite de la statue de la liberté, le cimetière du Père Lachaise…

Le cinéma, pour Abel et Gordon, pour Dom et Fiona, c’est aussi un jouet. Et si on jouait à Fiona pieds nus à Paris ?

C’est parti. Plouf. Fiona tombe avec son sac à dos dans la Seine. Ses chaussures sont trempées et elle se retrouve… pieds nus. Pendant ce temps, Dom en clochard trouve un sac à dos avec un petit drapeau canadien qui flotte. Le pitch est lancé et s’amuse à rebondir comme une balle poétique, une balle burlesque avec des trajectoires inattendues mais imparables.

C’est bien le burlesque dans la poésie, c’est comme le vinaigre dans l’huile, ça ajoute de l’acidité, cela relève le goût, ça l’empêche d’être fade, mièvre. Abel&Gordon ont beau avoir un air lunaire - côté ouest -; ils n’y vont pas de main de morte avec le vinaigre, qu’on appelle transgression au cinéma. On ne les voit pas venir et puis paf, une bonne rasade transgressive sous une tente, dans un crématorium, histoire de ne pas trop s’attendrir avec cet hommage lumineux à Chaplin et sa scène des petits pains, des petits pieds, des petits vieux.

Abel&Gordon, aussi, il leur suffit de trois fois rien pour teinter la comédie de poésie. Un baffle, une ligne de basse tonique et dansez jeunesse. On observera que si le couple Van Dormael - De Mey focalise son travail sur les mains (Kiss and Cry - Tout nouveau testament), le couple Abel&Gordon, lui, se focalise davantage sur les autres extrémités : les pieds.

Ceux qui connaissent l’univers d’Abel&Gordon ne seront pas déçus pas leur comédie parisienne, tant leur veine ne se tarit pas. Quant aux autres, c’est toujours le bon moment pour prendre leur filmographie en route. C’est que leurs films jamais très longs métrages n’ont pas vraiment de date de péremption. Même si celui-ci aura vu Emmanuelle Riva s’en aller sur la pointe des pieds nus.


© IPM
Réalisation, scénario : Fiona Gordon, Dominique Abel. Images : Claire Childéric. Costumes : Claire Dubien. Avec Fiona Gordon, Dominique Abel, Emmanuelle Riva, Pierre Richard… 1 h 23.