Cinéma Spielberg met en scène le bras de fer entre Nixon et le "Washington Post", entre le pouvoir et la presse. Le sujet ne doit rien au hasard à l’heure des fake news.

Dans l’imprimerie du Washington Post, Meryl Streep regarde, fascinée, les lignes de plomb sortir de la machine à écrire géante d’un linotypiste au travail. Tom Hanks vient la retrouver, ils font quelques pas le long de la rotative. La caméra les suit de loin, et on regarde ce majestueux paquebot immobile, roulant pourtant à pleine vitesse, d’où s’échappent de longues volutes de journaux pliés.

Ça rappelle bien des films, "Les Hommes du président" avec Woodward et Bernstein (Redford et Hoffman en tombeurs de Nixon). "Bas les masques" avec Bogart en rédac’chef charismatique qui mobilise ses troupes pour une dernière action d’éclat, "Spotlight", "Le gouffre aux chimères", il y en a tellement.

Avec son plan majestueux, Spielberg semble refermer la porte d’un monde qui a disparu avec ses machines à écrire, son pneumatique emportant l’article de la rédaction à l’atelier, son culte de la liberté de la presse. Le journal de papa, lui, est en train de disparaître comme ce cinéma de papa que Spielberg s’applique à perpétuer. Il est pourtant l’icône de la génération suivante, celle du blockbuster et des effets spéciaux.

Une fois n’est pas coutume, on n’est pas invité chez le rédac’chef en bras de chemise, les pieds sur son bureau, mais bien dans le salon feutré de l’héritière du journal qui répète ses arguments pour l’entrée en bourse du "Post" afin de lui donner les moyens d’une envergure nationale. Elle a l’entregent d’une First Lady - plusieurs présidents américains font partie de ses relations et Robert McNamara (secrétaire d’Etat à la défense) est un ami personnel - mais elle n’a pas été formée pour le business. Elle a hérité de la présidence du "Post" au décès de son mari. Elle suit la vie de son journal, s’entretient fréquemment avec le rédac’chef mais s’en remet à ses conseillers pour les grandes décisions.

C’est à ce moment que le grand concurrent, le "New York Times", sort des documents secrets du Pentagone prouvant que tous les présidents américains ont menti à la population sur la guerre du Vietnam. Fou de rage, Nixon réagit violemment et parvient à faire interdire la publication du "New York Times". Entre-temps, le "Post" a aussi obtenu les documents. Va-t-il les publier ?

Spielberg met ici en scène le prequel du "watergate", dans un style d’un classicisme hollywoodien à la Pollack. C’est, d’une part, le récit palpitant d’un bras de fer entre le pouvoir exécutif et la presse. Et d’autre part, c’est la trajectoire d’une femme, que les circonstances conduisent à un choix douloureux : être fidèle à ses amis ou assumer sa responsabilité.

Par leur charisme, l’ampleur de la carrière, l’amour du public, Meryl Streep et Tom Hanks sont les héritiers des grands acteurs de l’âge d’or hollywoodien, la Katharine Hepburn et le James Stewart de notre époque. Ils jouent à l’ancienne mais avec leur modernité et leur profondeur, ils emportent jusqu’à aujourd’hui toute une tradition, une expérience, un idéal qui vient de Capra et communiquent la nature de leur personnage, sans avoir recours aux mots.

Entouré de ses deux stars iconiques, Spielberg n’a pas tourné ce film par hasard mais pour éclairer ses compatriotes à l’heure où leur président communique à coups de fake news, pratique la désinformation, discrédite la presse pour se tirer d’affaire.

Le cinéaste américain le plus populaire entend rappeler à toutes les générations, qu’une presse libre, fiable, indépendante est vitale au bon fonctionnement d’une démocratie.


© IPM
Réalisation : Steven Spielberg. Scénario : Liz Hannah, Josh Singer. Avec Meryl Streep, Tom Hanks, Alison Brie… 1h55