Pialat: sans concession à perpétuité

Fernand Denis Publié le - Mis à jour le

Cinéma

V ous ne m'aimez pas! Eh bien, moi aussi, je ne vous aime pas.´ A côté d'une Catherine Deneuve médusée, Maurice Pialat, le poing levé, répond aux sifflets accueillant sa palme d'or pour `Sous le soleil de Satan´. Voilà sans doute l'image forte qu'on gardera du réalisateur français qui vient de disparaître à l'âge de 77 ans.

C'est une image forte comme il les aimait et une image fidèle à la personnalité rude de ce réalisateur qui accouchait des films dans la douleur, extrayant le meilleur de ses acteurs dans un climat de tension, de violence, de psychodrame dont certains comédiens ne sortirent pas indemnes. Pialat était en quelque sorte l'incarnation du cinéaste caractériel. Mais à la vue de sa filmographie, il faut reconnaître que sa méthode a parfois donné des résultats exceptionnels. A l'exception notable de ce `Sous le soleil de Satan´, film raté mais français; c'est qu'en 87, cela faisait 20 ans qu'un film français n'avait plus reçu la récompense suprême. Le président du jury, Yves Montand, reconnaîtra d'ailleurs à demi-mot, s'être fait manipuler.

Un emmerdeur monstrueux

Fils d'un petit entrepreneur du Puy-de-Dôme né en 1925, Maurice Pialat va arriver après bien des détours - par la peinture notamment - au cinéma. Il a 35 ans lorsque Braunberger, le producteur de la Nouvelle Vague, finance son premier court métrage. Il en a 44 à la sortie de son premier long métrage `L'enfance nue´. Malgré des courts primés et des liens familiaux étroits avec Claude Berri et Jean-Pierre Rassam, le producteur phare de l'époque, il rate le train de la Nouvelle Vague ou une voie parallèle comme Resnais. Pourquoi? Une réputation d'emmerdeur monstrueux. Maurice Pialat est animé d'une rage, d'une haine, personne ne trouve grâce à ses yeux, pas même lui. Ce qui fait de lui un artiste hors du commun, c'est qu'il va mettre cette agressivité `au service´ du cinéma, se servant de la caméra comme d'un explorateur à la recherche de la vérité des êtres.

Saisir la vie

Le titre de son premier film, `L'enfance nue´, est sans équivoque. Coproduit par François Truffaut, c'est un portrait dépouillé de tout sentimentalisme et de toute psychologie d'un garçon de l'assistance publique têtu et solitaire. Ecrit par Pialat, le scénario synthétise en petits épisodes secs, sa propre enquête documentaire. Sorti en 69, c'est un bloc de réalité crue qui fixe les contours d'une singularité artistique, du thème qu'il va développer - le besoin d'amour, en l'occurrence ici comment survit-on à l'abandon? -, d'une oeuvre qui a pour ambition de saisir la vie: c'est quoi vivre, c'est quoi aimer, c'est quoi souffrir? Là où la plupart des cinéastes stylisent la réalité, tentent de la sublimer ou de lui trouver une cohérence, Maurice Pialat part à la recherche de la vérité humaine. Jusqu'à l'os s'il le faut.

Son approche n'est pas littéraire ou esthétique, elle est physique. Et c'est à lui-même qu'il s'attaque dans `Nous ne vieillirons pas ensemble´ qui montre sa propre cruauté dans le récit de la fin d'une liaison. Jean Yanne obtiendra pour ce rôle le prix d'interprétation du festival de Cannes. Le film connaîtra un grand succès public, mais le suivant sera un tel bide qu'il mettra plusieurs années à s'en remettre.`La gueule ouverte´, c'est la mort au travail sur une mère de famille, c'est la mort vue à travers les réactions du mari et des enfants. `Loulou´, qui lui montre l'amour à l'oeuvre, est à peine plus réjouissant. On y voit Isabelle Huppert quitter une vie confortable pour se mettre en ménage avec un loubard, Gérard Depardieu. D'une situation anecdotique, Pialat entend tirer la vérité des êtres sans adopter de point de vue politique, psychologique, théâtral ou romanesque. L'histoire est traitée dans sa banalité, Huppert et Depardieu réduits à l'état de chair à filmer.

Chez Vincent

Est-il possible d'aller plus loin? Maurice Pialat se fait moins radical dans `A nos amours´, qui poursuit son exploration à vif de l'adolescence entamée dans `Passe ton bac, d'abord´. Il s'agit du portrait d'une adolescente rebelle, un film violent au réalisme brutal. Toutefois, il ne laisse pas un souvenir entièrement douloureux. Cela tient sans doute au sourire solaire de Sandrine Bonnaire, dont Maurice Pialat a su capter la spontanéité dans des plans-séquence dont il a le secret. Dans le rôle du père, Pialat révèle aussi un acteur monolithique et sans fard, d'une incroyable présence: lui-même. Avec `Police´, il affronte le genre mais sans céder sur son exigence de réel. Et les stéréotypes de l'imagerie policière de voler en éclats pour une sorte de documentaire, sans souci du politiquement correct, sur la routine du métier et l'ambiguïté des relations. C'est un de ses films qu'il a le plus dénigrés.

Passons sur l'adaptation de Bernanos pour en arriver au chef-d'oeuvre, `Van Gogh´, celui qui aurait mérité 100 fois la Palme d'or. Le film s'appelle `Van Gogh´, pas `Les tableaux de Van Gogh´, et de proposer quelques jours chez Vincent, un type d'Auvers-sur-Oise aussi prompt à lever le coude et le jupon que son pinceau. Les clichés du peintre maudit et tourmenté, Pialat les laisse à d'autres; la seule vérité qui le préoccupe: que voyait Van Gogh? La seule vérité qui vaille à propos du peintre n'est pas historique ou psychologique, elle est lumineuse. Et le film de baigner dans la lumière des impressionnistes.

Cette exceptionnelle réussite ne réconciliera pas Pialat avec la profession, ni avec lui-même; son dernier film, `Le Garçu´ avec son Depardieu, passera inaperçu, le laissant d'autant plus aigri et atrabilaire.

Des héritiers?

A l'heure des bilans, Maurice Pialat lègue quelques longs métrages d'une force terrifiante, une oeuvre en forme d'autoportrait sans concession - il s'est ouvertement projeté dans ses films -, une image douloureuse de la condition humaine, de l'enfance en particulier. S'il laisse un héritier dans la vie, Antoine âgé de 12 ans, au cinéma, on n'en voit guère, sauf peut-être les Dardenne, dans cette approche physique des personnages. Il y a aussi du Pialat dans le mouvement `Dogma´, amorcé par von Trier, dans cette exigence de vérité, ce refus de l'artifice.

© La Libre Belgique 2003

Fernand Denis

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