Cinéma Jaoui-Bacri, à leur meilleur niveau, partagent le monde entre connus et anonymes. Le chef-d’œuvre du duo.

Vous avez aimé "Le Sens de la fête" de Toledano et Nakache, voici "Place Publique" de Jaoui et Bacri qui en est le contrechamp. On n’est pas du côté du personnel mais des invités avec une serveuse en guise de lien. Le reflet sombre aussi. Toledano et Nakache voyaient le verre à moitié plein. Pour Jaoui et Bacri, il est à moitié vide.

Jean-Pierre Bacri ouvrait "Le sens de la fête", il ouvre aussi "Place publique" (après un prologue énigmatique). Il ne se rend pas, cette fois, à un mariage, l’air fatigué, dans une petite voiture mais bien à une pendaison de crémaillère, l’air arrogant, dans une grosse berline avec chauffeur. Il n’est plus un petit patron traiteur, mais une grosse vedette de la télé, animateur d’un talk-show. Drucker ? Ruquier ? Ardisson ? Non Castro, sans doute un peu des trois.

La fiesta est organisée par sa productrice qui vient de s’installer dans un manoir à la campagne, un vrai petit paradis au vert, avec des arbres et des légumes bio, le tout à 35 minutes de Paris. "A vol d’oiseau" bémole sa sœur (Agnès Jaoui), l’ex-femme de Castro. Il n’était pas très fidèle (hem !) mais aujourd’hui c’est lui qui vit l’enfer en voyant les hommes tourner autour de sa nouvelle femme comme des socialistes bruxellois autour d’une présidence d’ASBL.

C’est plein de pipeules, mais l’agriculteur bio ne reconnaît personne car il n’a pas la télé. De même, les invités, en moyenne dans la bonne cinquantaine, ignorent tout du type en survêt orange qui affolent les ados au bord de la piscine, un youtuber fort de ses centaines de milliers de vues.

Unité de temps, de lieu, d’action; Jaoui et Bacri croquent une galerie de personnages en trois répliques, deux attitudes, un postiche. Ce sont autant de pièces d’un puzzle qu’ils construisent sous nos yeux. Leur virtuosité est bluffante à regarder.

Il y a d’abord cette façon que passer d’un personnage à l’autre sans en perdre en route. Il y a ensuite ce talent pour créer des interactions. Et puis, il y a leur coup d’œil pour emboîter deux pièces apparemment incompatibles. Par exemple, le chauffeur et la fille de Castro. On essaie d’associer les deux pièces mais ça ne marche pas, ça plie même le carton. Mais en les reprenant plus tard en les tournant autrement, elles s’encastrent.

Alors que le puzzle prend forme, on voit apparaître un tableau de l’air du temps avec vues sur le culte de la célébrité, le pouvoir de Facebook "ce n’est pas Big Brother puisqu’on est consentant", l’arrogance des citadins, le jeunisme et le vieillissement, le conflit des générations et l’arme du siècle : le réseau social. Car, aujourd’hui, tout se retrouve sur la "place publique". Avec des conséquences inattendues assure la fin.

Le film tourne à la perfection grâce à ses deux moteurs. Le gauche, c’est Jaoui. La pétition à la main, elle défend l’Afghane et l’orphelin avec autant de passion qu’elle manifeste d’indifférence pour son compagnon ou sa fille. Le moteur droit, c’est Bacri, qui tourne au cynisme, à la notoriété, à l’humiliation et surtout à l’ego. Un moteur egonomique.

Car ce bimoteur ne s’épargne pas. Il se regarde en face, autrement dit, il se regarde vieillir et tirer le bilan d’une vie. Que reste-t-il des sentiments, des idéaux, du futur ? Jaoui et Bacri ont beau avoir le sens de la répartie, on sort de leur fête avec la gueule de bois.

Et pourtant, on se sent reboosté par ce duo qui a retrouvé son meilleur niveau. Il est à la fois capable d’éclairer chirurgicalement notre temps et de proposer un divertissement efficace, capable de montrer que notre monde se partage en riches et en pauvres mais aussi en connus et anonymes, capable de faire rire en croquant des caractères éternels.

Une référence vient à l’esprit : Molière. Même lucidité politique, même virtuosité dans la construction dramatique, même sens du dialogue, même sincérité émouvante. "Place publique" est leur chef-d’œuvre.

Réalisation : Agnès Jaoui. Scénario : Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri. Image : Yves Angelo. Montage : Annette Dutertre. Décors : Denis Hager. Avec Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Léa Drucker, Kevin Azaïs… 1h38.

© IPM

Entretien avec Jaoui et Bacri en pages culture de "La Libre Belgique" du 17 avril