Cinéma

POSITIF: La justesse des sentiments

L'avis de Hubert Heyrendt.

Christophe Honoré dans un exercice autobiographique d’une rare honnêteté.

A20 ans, Arthur (Vincent Lacoste), étudiant à Rennes, a la vie devant lui. Et de grands rêves : il veut monter à Paris ! S’il s’affiche avec une jeune fille, il couche aussi à droite à gauche avec des garçons. Un jour d’été, dans une salle de cinéma rennoise, il tombe sur Jacques (Pierre Deladonchamps), écrivain parisien atteint du sida vivant seul avec son jeune fils, mais jamais loin de son voisin, un vieux journaliste célibataire (Denis Podalydès). Entre le jeune homme et le romancier, le courant passe immédiatement…

Depuis "17 fois Cécile Cassard" en 2002, Christophe Honoré s’est imposé comme le fils spirituel de la Nouvelle Vague, avec toute la dimension égotique que cela suppose. Cela peut évidemment agacer (dans "Ma Mère" par exemple). Pourtant, si l’on accepte le parti pris, difficile de résister au charme singulier des "Chansons d’amour", des "Bien-aimés", des "Malheurs de Sophie" ou même de ses improbables "Métamorphoses", d’après Ovide en 2014. Avec "Plaire, aimer et courir vite", Honoré dévie légèrement de sa trajectoire. Sans aucunement renier son cinéma, il se livre en effet ici à un exercice d’honnêteté bouleversant. Car il ne s’agit plus pour lui de faire le malin, mais de sonder au plus juste le souvenir de ce jeune Rennois impatient de découvrir l’agitation culturelle de la capitale qu’il a lui-même été.

Ce qui frappe ici, c’est la véracité de chaque dialogue, de chaque scène, de chaque instant. Dans un film touché par la grâce. Comme lorsqu’éclatent, comme une bouffée de nostalgie, les sublimes mots d’Anne Sylvestre : "J’aime les gens qui doutent/Les gens qui trop écoutent/Leur cœur se balancer…" Le film est au diapason de cette chanson de 1977, osant aborder de front les sentiments les plus intimes, les plus puissants, sans verser dans le sentimentalisme.

Avec "Plaire, aimer et courir vite", Christophe Honoré offre en effet un contrepoint ouvertement sentimental au choc de "120 battements par minute". Si le combat d’Act Up est évoqué, si le contexte sociologique des années sida est le même, le propos d’Honoré n’est pas celui de Robin Campillo. Il ne s’agit pas ici de retracer un combat militant, politique, mais bien d’ausculter, le plus honnêtement possible, les sentiments d’un homme en devenir. Celui qu’a été Christophe Honoré à la fin des années 80.

Avec son naturel mutin, Vincent Lacoste est parfait dans ce rôle, apportant une vraie légèreté au film. Face à lui, Pierre Deladonchamps est bouleversant en écrivain capricieux, insupportable, bouffé par l’égoïsme car il sait qu’il va mourir… Dans un premier temps, Honoré avait pensé confier ce personnage à son acteur fétiche Louis Garrel, beaucoup plus poseur. On est heureux qu’il se soit ravisé. Ce changement de visage permet en effet au cinéaste de couper le cordon avec son propre cinéma et avec l’esprit de la Nouvelle Vague, pour accoucher de son film le plus personnel, mais aussi le plus lumineux et le plus abouti.

Scénario & réalisation : Christophe Honoré. Photographie : Rémy Chevrin. Montage : Chantal Hymans. Avec Pierre Deladonchamps, Vincent Lacoste, Denis Podalydès, Adèle Wismes… 2 h 12.

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NÉGATIF: 3... 4 battements par minute

L'avis de Fernand Denis.

Christophe Honoré propose le contrechamp de "120 Battements par minute" de Robin Campillo. Et ça ne prend pas.

T’en a pas marre de la péter" ! Qui dit cela à qui ? On ne sait plus, mais cela résume bien le sentiment général du film. Voila un moment qu’on suit Jacques, et on a beau faire des efforts, l’empathie n’y est pas. Pourtant, on est en 1993, il a le sida, il vit avec son garçon de 10 ans et son "ex" en phase terminale déboule dans son appartement.

Mais ce qui met en rogne cet écrivain parisien, c’est l’hôtel que lui a réservé la Maison de la Culture de Rennes où il est venu donner une conférence. Aurait-on logé Patrick Modiano ou J. M. G. Le Clézio dans ce modeste 2 étoiles ? Il est d’autant plus vexé que lorsqu’on se donne la peine de lire ce qu’il écrit, la moindre des attentions aurait été de l’installer au YMCA et d’envoyer un jeune éphèbe blond ou un brun balèze à moustache pour l’accueillir. De rage, il rentre dans un ciné et drague le premier breton à la ronde, un malheureux qui, comme lui, s’ennuie ferme à la vue du "Piano" de Jane Campion.

"Plaire, aimer, courir vite" est le contrechamp de "120 Battements". Le film de Robin Campillo renouvelait l’approche du film sur l’épidémie du sida au moyen d’une mise en scène sensorielle. Le film allait du collectif vers l’intime et le réalisateur utilisait son vécu pour charger l’image d’une authenticité sans jamais se mettre personnellement en scène.

Le film de Christophe Honoré prend le point de vue opposé, exclusivement nombriliste, s’en prenant d’ailleurs à Act Up au passage. Le regard de Jacques ne dépasse jamais ses pulsions, son fils occupe la place d’un chien dans sa vie.

Christophe Honoré propose sa plongée dans la communauté gay comme on en a vu des dizaines de depuis "Prick up your ears". Autant "120 Battements par minute" était un grand film contemporain et Robin Campillo un inventeur de formes; autant "Plaire, aimer, courir vite" est un très long métrage narcissique labellisé cinéma d’auteur parisien académique.

Toutefois, il apporte une réponse à une question passionnante : un bon acteur peut-il tirer son épingle du jeu dans un mauvais film ? "Plaire, aimer, courir vite" renforce sans ambiguïté le camp du "oui". Pierre Deladonchamps est antipathique, sentencieux, égocentré d’un bout à l’autre mais on est forcé d’admirer l’excellence du travail de composition de l’acteur.

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