Cinéma

Le Belge Nabil Ben Yadir, révélé en 2009 avec « Les Barons », nous parle de son nouveau film, « La Marche », inspiré de l'histoire authentique de la marche pour l'égalité et contre le racisme, en 1983. Un film historique, au budget conséquent de dix millions, et au casting impressionnant : Olivier Gourmet (L’Exercice de l’Etat, Le Gamin au Vélo, Mesrine), Tewfik Jallab (Né Quelque Part), Vincent Rottiers (Renoir, A l’origine, Narco), M’Barek BelkoukK (Les Profs), Lubna Azabal (Les Hommes Libres, Incendies, Mensonge d’Etat), Nader Boussandel (Nous York, Tout ce qui Brille, Les Barons), Charlotte Le Bon (Astérix et Obélix, L’Ecume Des jours, La Stratégie de la Poussette), Hafsia Herzi (La Graine et le Mulet, La Source des Femmes, l’Apollonide), Philippe Nahon (Eldorado, Mammuth, Gibraltar) et Jamel Debbouze (Indigènes, Astérix et Obélix, Le Marsupilami).

Qu'est-ce qui vous a amené à vous attaquer à ce sujet, à la fois historique et français ?

C'est né d'une rencontre avec Nadia Lakhdar, la scénariste, qui m'a été présentée par Nader Boussandel (acteur principal des « Barons », NdlR). C'est un sujet qu'elle avait depuis longtemps mais qu'elle avait quasiment abandonné. Moi, je ne connaissais que la fin de l'histoire : pour moi, la marche pour l'égalité et contre le racisme, c'était cent mille personnes manifestant à la Bastille. Je ne connaissais pas les origines : quatre gars des Minguettes, à Lyon, qui après une énième bavure policière décident de faire comme Gandhi : une marche pacifiste. L'allusion n'est pas gratuite : 1983, c'est l'année où sort le film de Richard Attenborough sur Gandhi. Leur inspiration vient de là. Ces gens ont été là où on ne les attendait pas : faire une marche non violente après avoir été victimes de violences. Je trouve ça formidable. Ils choisissent Gandhi plutôt que Tony Montana (NdlR :le gangster héros de "Scarface", souvent érigé en "modèle" dans la culture gangsta-rap). Et c'est une histoire extraordinaire. Personne n'y croyait à cette marche de Marseille à Paris. Et au final, ils traversent la France à pieds, sans GPS, arrivent cent mille à la Bastille et sont reçu à l'Elysée par le président. En 2013, va demander à des gens de marcher jusqu'à Paris à pieds... Derrière cette histoire, il y a aussi quelque chose que je trouve important et qui me tient à coeur : c'est que ces gamins considérés comme indignes de la France croyaient suffisamment en cette France de l'égalité et de la fraternité que pour organiser une mobilisation.

Le scénario dramatise cependant les faits...

Oui. Il faut raconter une histoire, faire un film de cinéma. Certains personnages restent authentiques, comme le prêtre ouvrier interprété par Olivier Gourmet. Il y a aussi le personnage principal qui a eu l'idée de la marche après s'être pris une balle, inspiré par Toumi Djaïda. Ce dernier, qui a eu l'idée de la marche, est toujours en vie et vient d'ailleurs sur le tournage. D'autres sont fictifs ou agrègent plusieurs personnages. Pour les faits, c'est la même chose : un mélange de fiction et d'épisodes historiques emblématiques - comme la mort de Toufik Ouanès, un gamin de neuf ans et demi mort la veille d'un 14 juillet. Il s'est fait tirer dessus parce qu'il jouait avec des pétards.

Pourquoi Nadia avait-elle abandonné l'idée de faire le film ?

C'est compliqué. C'est encore une fois une page de l'histoire de France un peu trouble, difficile. Il faut y croire pour monter un film comme ça. Hugo Sélignac, le producteur français, il y croit à fond. Il faut en vouloir pour sortir un film comme ça, trente ans après. Parce que c'est un constat d'échec, finalement. Rien n'a changé. C'était la deuxième génération qui marchait en 1983. Et trente ans plus tard, leurs gamins en restent souvent au même point. Si on se reporte à ces années-là, c'est le moment où à Dreux, le RPR passe aux élections grâce aux voix du Front National. Ca fait méchamment penser aux tentations actuelles d'une frange de la droite. Mais peut-être parce que je suis Belge, j'ai d'abord vu l'histoire humaine avant l'arrière-plan politique et historique. Du coup, cette distance m'a aidé à approcher le film sans tabou ni a priori. Et oser y aller. Il aura fallu un Belge pour le faire. D'ailleurs, c'est marrant, parce que pour le coup, je l'ai mon identité belge vis-à-vis de mes interlocuteurs. Je n'ai jamais été aussi belge de ma vie (rires).

L'autre distance, c'est que vous êtes précisément de la génération suivante. Vous n'avez pas connu cette période.

Non. Mais c'est ça faire un film historique, même si c'est de l'histoire proche. Ce qui est assez frappant, c'est qu'on a dans cette histoire des mecs de banlieue qui parlent très bien français. Ils ne ponctuent pas leurs phrases de "fils de pute". On est loin des clichés et des caricatures. C'est parfois compliqué à expliquer et je suis sûr que des gens ne vont pas "y croire" à cause de ça. Mais ce qui m'intéresse, moi, c'est l'histoire de ces marcheurs, qui par leur initiative ont fait changer des lois - notamment celle sur la carte de séjour de dix ans - et après, ils sont retournés dans l'anonymat. Ils ne se sont pas transformés en figures politiques.

C'est un peu inattendu de vous voir avec un film français comme deuxième film. D'autant que « Les Barons » n'ont pas très bien marché en France.

C'est relatif. En réalité le film a été téléchargé et piraté énormément. Les producteurs n'ont pas ressenti le succès, mais moi, j'ai eu plein de retour positifs. J'ai reçu plusieurs propositions en France, mais des films que je ne voulais pas faire – des caricatures de Belges, où on dit "une fois"... Si j'avais fait ça, je n'avais plus qu'à émigrer en France. J'avais mon projet flamand-wallon, qui reste, mais quand celui-ci il y avait urgence. Parce que le trentième anniversaire de la marche, c'est cette année. C'était maintenant ou jamais.

Ressentez-vous la pression du "deuxième film" ?

C'est marrant, parce qu'il y a un truc que je n'avais pas réalisé au départ, c'est l'opposition entre les deux films : « Les Barons », c'est des mecs qui ne veulent surtout pas faire un pas inutile. Ici, on a des gars qui partent pour traverser la France à pied. C'est presqu'une rupture inconsciente. Il y a la pression du budget : ce film-ci coûte douze fois plus que "Les Barons". Et puis, il faut être prêt pour le 3 décembre 2013. Quand j'ai commencé le film, la date de sortie était calée. Le casting est impressionnant, aussi : Gourmet, Jamel, Lubna Azabal, Hafsia Herzi... Ce n'est pas tout le temps facile. Mais je ne me pose jamais la question de la pression pendant la journée. Je me la pose après. Et puis je suis Belge sur un sujet français. Je sais qu'il y aura des réactions

Est-ce facile de travailler avec dix comédiens quasiment tous sur un pied d'égalité ?

Dix comédiens tous les temps tous ensemble avec dix méthodes de travail différentes - du coup, on travaille avec la mienne ! (rires) Tout le monde joue le jeu. Personne ne se la pète. Il y a un esprit belge dans ce film (rires). C'est peut-être nous, Danny (Elsen, le chef opérateur, belge, aussi, qui avait déjà travaillé sur « Les Barons ») et moi, mais je crois que c'est surtout le sujet. Tu ne peux pas t'engager sur un film à propos de cette histoire et faire ta star. T'encaisse le froid, la neige, la pluie et les longues journées dehors. Il y a des jours où Jamel est figurant, Olivier aussi. C'est de la figuration intelligente, mais ces jours-là, ils n'ont pas texte à dire. Ils sont dans les décors. Et ils assument.

Jamel Debbouze vous avait, parait-il approché, après « Les Barons » ?

Oui. On s'est rencontré. Il m'avait dit qu'il aimerait qu'on fasse un truc ensemble. Mais je précise que ce n'est pas "Les Barons" qui a amené Jamel à "La Marche", c'est "La Marche" qui a amené Jamel sur le film. Le sujet lui parle à un point qu'on ne peut pas imaginer. Mais quand Jamel est impliqué sur un projet comme ça, ça se ressent à tous les niveaux. Il a une force de frappe ici extraordinaire - financière et autre. C'est aussi une boule d'énergie. Mais il se laisse diriger. Il est acteur et ne sort pas de ce rôle.

En écrivant avec Nadia Lakhdar, vous aviez déjà certains acteurs en tête ?

Oui, il y en a avec lesquels c'était évident que je voulais travailler. Nader Boussandel, bien sûr. Olivier Gourmet, aussi, j'en rêvais depuis longtemps. Je tenais aussi à avoir Vincent Rottiers dans le film. Ainsi que Lubna. On se connaît depuis "Les Barons", mais sans avoir travaillé ensemble. Son personnage a été écrit pour elle. Si on n'avait pas eu Lubna, j'aurais enlevé le personnage. Elle était "marquée" dedans. Vincent aussi.

Avez-vous pensé au contexte actuel ?

Oui : les marches pour le mariage pour tous, les marches d'agriculteurs vers Strasbourg, les manifs en Grèce, tout ça. Ce sont des manifestations de ras-le-bol, là aussi. Mais, encore une fois, ce qui me touche, moi, c'est l'histoire de ces quatre gars et des autres marcheurs. Leur force de conviction.

Vous avez votre société de production, L'Antilope Joyeuse. Côté belge, vous êtes donc aussi coproducteur du film, avec Entre Chien et Loup, qui avait produit « Les Barons ».

Oui. J'ai créé ma société de production parce qu'on est dans un monde bizarre : quand vous parlez en votre nom propre, on ne vous écoute pas. Mais si vous parlez au nom d'une société, tout le monde vous écoute. Je voulais être écouté. Et puis, comme on a commencé à taper sur le statut d'artiste en Belgique, ça m'a gonflé, j'avoue. Dans les faits, on est des intermittents du spectacle. Donc, je me retrouvais encore à être convoqué à l'Onem de temps en temps. Et là, quand j'expliquais que j'étais réalisateur - après "Les Barons", des pages entières entière de La Libre, Le Soir, et tout - on me répondait : "non, vous êtes électro-mécanicien". J'allais pas leur ramener le DVD, non plus... Maintenant, je suis producteur. Voilà. Mais c'est aussi parce que j'ai envie de produire d'autres jeunes réalisateurs, qui ont envie de faire du cinéma. Avec "La Marche", on commence par un beau projet.

Après "Les Barons", vous disiez ne pas vouloir devenir "le porte-parole des quartiers". Mais avec ce film-ci, vous ne craignez pas que ça arrive, justement ?

Oui, le film est malgré tout politique, mais si je ne l'aborde pas comme un film politique ou militant. "Les Barons" n'était pas politique, mais c'est devenu un film politique malgré lui, malgré moi. On y a vu le premier film "de ci", "de ça", tout d'un coup j'étais invité à mise au point toute les semaines, sur chaque sujet de société,... J'ai dû dire que c'étais pas ma place. Moi, je veux faire du cinéma. Ce film, c'est une histoire extraordinaire, point. Mais avec un arrière-plan politique, oui. Et il y aura sans doute des réactions. Mais mon film suivant, sur la Flandre et la Wallonie, on y verra aussi de la politique; Mais le politique, c'est le fond. Et j'essaie de faire du fond dans mes films. Mais on doit toujours nous coller une étiquette. Comme si on ne pouvait pas que être réalisateur. Les Dardenne, ils font des films sur Seraing. On dit qu'ils font du cinéma social, ce qui les énerve d'ailleurs, mais pas qu'ils font du cinéma politique. Pourtant, c'est politique aussi, je trouve. Et on ne leur demande pas d'être les porte-paroles de Seraing ou de Liège.