Cinéma

Présenté en Compétition à la Mostra de Venise en septembre 2017, où il a divisé la critique, "Mektoub My Love: canto uno" marquait le retour très attendu d’Abdellatif Kechiche, quatre ans après sa Palme d’or cannoise pour "La vie d’Adèle". Le cinéaste franco-tunisien raconte ici le retour à Sète d’Amin (Shaïn Boumédine), apprenti scénariste d’origine tunisienne vivant à Paris, où il vient d’abandonner ses études de médecine. Le temps de l’été 1994, le jeune homme retrouve sa mère, son cousin Tony (Salim Kechiouche) mais aussi leur amie d’enfance Ophélie (Ophélie Bau). Laquelle trompe allègrement son fiancé, militaire en mission sur le porte-avions Charles-de-Gaulle, avec Tony. En compagnie de son cousin, Amin drague les filles à la plage, passe du bon temps mais n’en profite pas vraiment. C’est que, depuis toujours, il est secrètement amoureux d’Ophélie…

Derrière son intrigue aux allures de sitcom, "Mektoub, My Love" est un film beaucoup plus profond qu’il n’y paraît en première lecture. Kechiche s’inspire ici très librement de "La Blessure, la vraie" de François Bégaudeau (déjà porté à l’écran par Laurent Cantet dans "Entre les murs"). Très librement car le réalisateur tire clairement le personnage principal du côté de sa propre biographie, tant par ses origines tunisiennes, ses aspirations de cinéaste que la situation géographique du récit, déplacé du Val de Loire vers le Sud - Kechiche est arrivé à Nice à l’âge 6 ans.

S’ouvrant par une scène de sexe très crue (sorte d’écho à "La vie d’Adèle"), "Mektoub, My Love" ne fera ensuite qu’explorer le corps de ses personnages, dans une forme de dialogue chorégraphié entre la caméra et des jeunes comédiens épatants de naturel. Ce qui peut choquer, c’est le regard que porte Kechiche, 56 ans, sur ces jeunes filles en fleur en shorts ras-des-fesses ou en maillots de bain. La caméra s’attarde en effet très longuement sur leur anatomie, filme ces corps jeunes qui s’ébrouent dans la mer, dans les jeux avec les garçons ou qui se déhanchent sur la musique… Notamment dans une avant-dernière séquence de boîte de nuit d’anthologie de près de 45 minutes, dans laquelle Hafsia Herzi retrouve une scène de danse aussi intense que celle de "La graine et le mulet".

Une sensualité organique

S’il ne raconte a priori pas grand-chose, s’attardant sur des scènes anodines de la vie de ses personnages durant un été langoureux, "Mektoub, My Love" est transcendé par le brio de la mise en scène, tout en sensualité organique, de Kechiche. Basé sur un triangle amoureux décalé (chacun étant amoureux de la mauvaise personne), le film réussit un tour de force de ne jamais ennuyer le spectateur alors qu’il dure trois heures (et ce n’est que la première partie d’un diptyque).

Sans doute parce que le regard de Kechiche n’est pas aussi lubrique qu’on pourrai le penser de prime abord. Ces amis d’enfance qu’Amin retrouve, il les observe avec un regard distancié, celui du futur cinéaste, tandis qu’il ne peut s’empêcher de regarder avec tendresse cette fille qu’il ne pourra jamais avoir. L’effet produit dépasse celui de la mélancolie, il souligne également de façon subtile, quasi inconsciente, le fossé qui est en train de se creuser entre un jeune homme romantique et ambitieux et son entourage.

"Mektoub" (le "destin" en arabe) résonne aussi comme l’appel à une forme de réconciliation, en mettant en scène une France multiculturelle quasi idyllique. Une France où, il y a 25 ans, Arabes et blancs grandissaient côte-à-côte, buvaient, faisaient la fête et couchaient ensemble, sans se soucier de religion ou de racisme…


Réalisation : Abdellatif Kechiche. Scénario : Abdellatif Kechiche & Ghalia Lacroix (d’après le roman "La Blessure, la vraie" de François Bégaudeau). Photographie : Marco Graziaplena. Avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kechiouche, Hafsia Herzi, Alexia Chardard… 2 h 55.

Depuis Venise, le film a été coupé de 15 minutes. Nous n’avons malheureusement pas pu voir ce nouveau montage.

© IPM