Cinéma

RENCONTRE

Si la télévision française découvre la docu-fiction , les chaînes britanniques sont depuis près d'une décennie rompues au genre, au point que celui-ci déteint désormais sur le cinéma. La démonstration en a encore été faite mardi soir, avec le film d'ouverture du Festival du film de Gand, «Omagh», de Pete Travis.

Cette oeuvre tournée comme un documentaire reconstitue le terrible attentat qui endeuilla le 15 août 1998 la localité nord-irlandaise d'Omagh. Ce jour-là, une voiture piégée explosait en pleine rue, faisant 31 morts - dont 11 enfants - et plus de 200 blessés. Quatre mois plus tôt, pourtant, les accords de paix du Vendredi Saint avaient pourtant initié la fin des violences. Pour les familles des victimes, ce fut le début d'un combat pour connaître la vérité et obtenir que soient traduits en justice les responsables alors que la raison d'Etat et la sauvegarde des accords de paix semblèrent dicter un étouffement de l'affaire. Ce film de deux heures retrace avec minutie cette lutte parfois désespérée et ce cas unique où des familles de victimes cherchèrent à assigner directement en justice les auteurs d'un attentat. Le scénario a été écrit par Peter Greengrass, déjà auteur de «Bloody Sunday», autre reconstitution des faits sanglants ayant inauguré ce que les Britanniques et les Irlandais appellent pudiquement «the Troubles». «Les familles réunies au sein de l'Omagh Self Help and Support Group ont contacté Paul Greengrass, précise Pete Travis. Toute ont été rencontrées pour s'assurer que la majorité était d'accord avec le principe du film. Paul et Guy Hibbert (NdlR: co-scénariste) ont ensuite réalisé des entretiens avec tous les protagonistes pour écrire un scénario fidèle.»

Révélations

Au total, trois ans de travail ont été nécessaires. L'idée de tourner une docu-fiction avec acteurs s'est rapidement imposée, tout comme celle de centrer le récit autour de Michael Gallagher, devenu malgré lui porte-parole de l'Omagh Self Help and Support Group. «La docu-fiction humanise l'Histoire et montre comment les gens ont vécu et ressenti les choses. (...) Tout le monde à un fils, une fille, un frère ou une soeur, qui permet de s'identifier à Michael Gallagher et à sa famille. Ce n'est pas un documentaire politique mais une histoire humaine, familiale.» Où un homme ordinaire est confronté à une réalité qui le dépasse. «Michael s'est retrouvé à rencontrer Gerry Adams, le leader du Sinn Fein, dans un lieu secret, puis des informateurs ou des agents des services secrets de nuit, dans des lieux déserts. Rien ne le prédestinait à ça. Il a été confronté à une réalité effrayante et incroyable. Nous avons essayé de rendre cette angoisse pas de façon excitante, mais réelle.» Les découvertes de Gallagher et de ses amis rappellent certaines révélations consécutives aux attentats du 11 septembre 2001 ou à celui de Madrid du 11 mars 2004. «Il semble que n'importe où dans le monde, quand les familles commencent à poser des questions sur le travail des forces de police ou des services de renseignement, on découvre des secrets, des lacunes ou des accords occultes. Moi-même lorsque j'ai lu l'histoire d'Omagh, je fus choqué par ce que révélait l'enquête des familles. Je crains que ce ne soit pas une exclusivité britannique ou irlandaise.»

Rarement aussi reconstitution n'a été si proche des événements, contraignant les auteurs à un vrai travail d'équilibriste. Point particulièrement délicat: les trois seuls procès engagés sont toujours en cours, en degré d'appel. «Il faut être doublement vigilant dans ce qu'on dit, ce qu'on fait et ce qu'on montre. Il faut être très, très rigoureux et absolument tout vérifier. Vous ne pouvez à aucun moment relâcher votre attention. C'est encore plus rigoureux qu'un documentaire parce qu'ici chaque détail à son importance. Il faut veiller à être vrai et honnête à chaque instant. Notre plus grande récompense, c'est que toutes les familles du groupe d'Omagh ont approuvé le film après l'avoir vu. C'est la meilleure critique que nous ayons eue.»

Omagh sera sur les écrans belges en janvier 2005.

Festival de Gand jusqu'au 16 octobre. Webhttp://www.filmfestival.be

© La Libre Belgique 2004