Cinéma

En mai dernier, Cannes accueillait pour la première fois de son histoire un film kényan dans sa sélection. Si le film a fait beaucoup parler de lui, c’est aussi parce qu’il avait été interdit dans son pays (cf. ci-contre). La raison ? Rafiki ferait la promotion du lesbianisme…

Wanuri Kahiu met en effet ici en scène le coup de foudre entre Kena (Samantha Mugatsia) et Ziki (Sheila Munyiva), deux lycéennes de Nairobi qu’a priori tout oppose. Leurs pères respectifs se présentent en effet aux élections pour deux partis politiques concurrents. Tandis qu’entre Kena, garçon manqué traînant avec les petits durs de son quartier, et la sculpturale Ziki, qui fait tourner les têtes de tous les garçons, le contraste est total. Pourtant, entre les deux jeunes filles, les regards sont de plus en plus appuyés, les mains se frôlent et, bientôt, elles s’avouent leur amour.


Dans son second long métrage après From a Whisper en 2009, Wanuri Kahiu adapte Jambula Tree, une nouvelle très remarquée de l’Ougandaise Monica Arac de Nyeko. L’histoire est simple, archétypale même, façon Roméo et Juliette, mettant en scène deux héroïnes s’aimant contre l’avis de leur famille et leur entourage. Mais, d’une grande sensualité et d’une grande finesse dans la description des sentiments et des sensations de ces deux jeunes filles découvrant leur sexualité, Rafiki est un film fort et audacieux.

Risquant elle-même la prison pour avoir choisi de porter à l’écran le sujet de l’homosexualité, la jeune cinéaste kenyane trouve le ton juste pour aborder cette histoire d’amour et mettre le doigt là où cela fait mal… A cause du sujet, on pense évidemment à La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, mais l’approche est très différente. Ce qui intéresse Wanuri Kahiu, ce ne sont pas les différences sociales entre ses héroïnes, mais bien le jugement que porte sur elles la société kényane. Car si l’amour entre Kena et Ziki est bien réel, leur histoire, elle, semble presque irréelle ou plutôt tout simplement impossible, dans un pays où l’homosexualité est, plus qu’un tabou, un crime…

Mais, campées par deux comédiennes débutantes dont le naturel explose à l’écran, ces deux gamines sont plus que les porte-drapeaux d’un combat militant. Ce sont d’abord deux jeunes femmes avides de liberté, qui voudraient juste pouvoir choisir qui elles aiment, mais aussi, tout simplement, être fières d’être des Kényanes modernes. Elles ne réclament qu’une chose, s’autoriser à rêver leur vie, plutôt que de se conformer aux diktats d’une société patriarcale et ultra-conservatrice, sur laquelle pèse le poids de la tradition, du qu’en-dira-t-on et, évidemment, de la religion…

Réalisation : Wanuri Kahiu. Scénario : Jenna Cato Bass&Wanuri Kahiu (d’après la nouvelle Jambula Tree de Monica Arac de Nyeko). Photographie : Christopher Wessels. Montage : Isabelle Dedieu&Ronelle Loots. Avec Samantha Mugatsia, Sheila Munyiva, Patricia Amira, Muthoni Gathecha, Jimmy Gathu… 1 h 23.

© IPM


Un film toujours censuré au Kenya

En avril dernier, quelques semaines avant sa présentation en section Un certain regard à Cannes, Rafiki avait été interdit par les autorités kenyanes, qui avaient estimé que le film faisait la promotion de l’homosexualité, heurtant la culture et les valeurs morales du peuple kényan. "Le film est toujours interdit au Kenya mais on essaye de traîner en justice l’organe de classification des films kényans. On a une Constitution très forte mais qui est très jeune ; elle n’a que 8 ans. Et personne n’a encore mis à l’épreuve la liberté de parole et d’expression qui sont inscrites dans la Constitution. La seule chose qui limite la liberté d’expression, c’est un risque pour la sécurité nationale. Et je ne pense pas que ce film représente un danger pour la sécurité du pays ! On va donc poursuivre le Kenya Film Classification Board pour avoir bafoué nos droits constitutionnels", nous expliquait Wanuri Kahiu début juin.

Depuis, la jeune femme a effectivement déposé plainte, mardi dernier, devant la Haute Cour, contre le Kenya Film Classification Board, son directeur Ezechiel Mutua, ainsi que le procureur de la République. C’est que le temps presse pour la jeune cinéaste. Elle n’a en effet que jusqu’au 30 septembre si elle veut que Rafiki puisse concourir aux Oscars dans la catégorie meilleur film étranger. Car le règlement de l’académie est très clair : ne sont pas éligibles les films censurés dans leur pays d’origine…