Cinéma

On lira ici ou là que George A. Romero est le père des mort-vivants. Assertion tentante, mais inexacte. Coïncidence : la mort conjointe de Martin Landau rappelle par association d'idée que d'autres réalisateurs, avant lui, mirent en scène des goules revenues d'entre les morts.

Landau reçut un oscar pour son interprétation de Bela Lugosi pour Tim Burton dans"Ed Wood" (1994) - biopic consacré au "plus mauvais réalisateur de l'histoire". Le "Plan 9 From Outer Space", qui donne son titre à son film-culte de 1959, ourdi par des extra-terrestres, consistait à ressusciter les morts pour prendre possession de la Terre. Une apocalypse zombie (foireuse) près de dix ans avant la première de Romero.

Quatre ans plus tôt, le romancier Richard Matheson livrait "Je suis une légende" un de ses meilleurs romans, une oeuvre séminale et véritable pierre angulaire de tous les films, séries et bandes dessinées post-apocalyptiques mettant en scène des morts-vivants. Raconté à la première personne, le livre dépeint le destin de Robert Neville, seul survivant (en apparence) d'une pandémie qui a métamorphosé l'humanité en créatures vampires noctambules.

George A. Romero n'a jamais caché que "Je suis une légende" inspira en partie l'argument du premier "La nuit des morts-vivants" (1968). Le roman de Matheson avait déjà été adapté une première fois au cinéma en 1964 par Ubaldo Ragona et Sidney Salkow, avec Vincent Price. Il le sera une deuxième fois en 1971, trois ans après le film de Romero, avec Charlton Heston, sous le titre "Le Surivant" ("The Omega Man").

Aux sources : les romans gothiques

Matheson lui-même avait une source d'inspiration célèbre : le "Dracula" (1897) de Bram Stoker, père de tous les vampires de littérature et de cinéma. Le comte Dracula et ses victimes transformées en vampires sont décrites par le professeur Van Helsing comme des "un-dead" - des "non-morts", terminologie qui anticipe celle des "mort-vivants" que Matheson place sous la plume de son personnage dans "Je suis une légende".

L'autre roman gothique qui anticipe la version moderne du mort-vivant est le "Frankenstein ou le Prométhée moderne" (1818) de Mary Shelley, où la créature est créée par le docteur Frankenstein à partir de parties de cadavres profanés. On pourrait aussi citer en littérature "Herbert West, réanimateur" (1922) de l'écrivain américain H. P. Lovecraft, qui décrit des corps morts mus par des procédés scientifiques, transformés en créatures violentes, taciturnes et incontrôlables.

Les romans de Shelley et Stoker furent adaptés au cinéma dès les années 1910, en Europe comme aux Etats-Unis - l'une des plus célèbres adaptations de "Dracula" étant le "Nosferatu" de Murnau (1922). Mais ce sont les versions de "Dracula" (Todd Browning, 1931) et "Frankenstein" (James Whale, 1931) - très libres - produites par Carl Laemmle Jr pour Universal qui engendrent le genre du film d'horreur moderne. Laemmle produisit aussi "La Momie" (1932), autre exemple d'une créature revenue d'entre les morts (et sur le remake duquel Romero travailla un temps).

La rupture Romero

Mais ces oeuvres inaugurales ne présentent pas encore de mort-vivants tels qu'on les connait aujourd'hui. Une première variante majeure interviendra avec "Vaudou" (1943) de Jacques Tourneur dont le titre anglais, "I Walked With A Zombie" introduit la figure héritée des croyances haïtiennes. Dans la culture vaudou, le zombie est un mort réanimé et sous le contrôle total d'un sorcier. Ces caractéristiques vont imprégner sa représentation dans la culture populaire occidentale : les yeux blancs ou vitreux, l'absence de conscience, des gestes rudimentaires et saccadés, un corps en décomposition...

En 1962, un film singulier va anticiper la fusion entre les zombies et les morts-vivants. "Carnival of Souls" est l'unique film de Herk Harvey. Rescapée d'un accident de voiture, Mary est victime de troubles sensoriels et est suivie par des êtres étranges - des âmes errantes qui semblent la persécuter.

Mais avec "La nuit des mort-vivants", George A. Romero marque bien une rupture en 1968, créant un genre latent, tout en réinventant la figure du mort-vivant ou du zombie. Si l'épidémie se transmet par morsure - comme dans "Dracula" ou "Je suis une légende" - Romero introduit le cannibalisme.

Le réalisateur reprend le contexte apocalyptique du roman de Matheson, mais l'utilise pour servir une représentation du monde qu'il précisait en 2005 : "les humains basculent dans le cynisme et dans une brutalité destinée à les préserver, les zombies, eux, apprennent à agir comme un corps social uni"(http://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18375258.html) C'est bien le racisme, l'individualisme et la violence de la société américaine que Romero dépeint.

Pandémie et survie

La majorité des films de mort-vivants se situe, depuis, entre la pandémie de "Je suis une légende" (qui dénonce les dérives des expérimentations scientifiques) et le film de survie à dimension sociale façon Romero.

Dans la première catégorie, on peut citer le récent "World War Z" (2013) de Marc Foster d'après un roman de Max Brooks. Dans la seconde, la bande dessinée et la série "Walking Dead" par Robert Kirkman et Charlie Adlard, en cours depuis 2003.

Métaphoriquement, les mort-vivants y deviennent les exclus, ceux que l'on garde à distance de sa communauté, en dressant des murs. On peut y voir une représentation des pauvres, des laissés-pour-compte ou des étrangers, dans l'expression des peurs d'une "mentalité d'assiégé". Selon une étude du "New York Times" ( https://www.nytimes.com/interactive/2016/12/26/upshot/duck-dynasty-vs-modern-family-television-maps.html?_r=1#the_walking_dead ), la carte des audiences de la série "The Walking Dead" recoupe en partie le vote en faveur de Donald Trump lors de l'élection présidentielle américaine.

Cours et études universitaires

Certaines créations mêlent les visions pandémiques et survivalistes, comme la série de jeu vidéo "Resident Evil" (1996-2017) ou le film "28 jours plus tard" (2002) de Danny Boyle, brillante variation et réinvention qui a redonné vigueur au genre.

Boyle a accentué la dimension prédatrice et individualiste des humains et rendu les mort-vivants plus dangereux, car se déplaçant désormais à toute vitesse et avec plus de sauvagerie - leur force étant décuplée par l'effet de groupe. On en retrouve des traces dans l'excellent "Dernier train pour Busan" (2016) film sud-coréen mêlant avec brio action, horreur et critique sociale.

Le genre s'est à ce point imposé dans la culture collective, que l'Université de Baltimore a créé en 2010 un cours sur les zombies dans le cadre d'une formation sur la culture pop.

Tandis qu'en 2015, la très sérieuse American Physical Society présentait le résultat d'une étude intitulée "The Statistical Mechanics of Zombies" ou comment survivre en cas d'apocalypse zombie - analysant très sérieusement le corpus de films et publications existants comme s'il s'agissait d'authentiques rapports de terrain.