Scorsese l'infiltré enfin sacré

Alain Lorfèvre Publié le - Mis à jour le

Cinéma

Il aura fallu 26 ans, six nominations au titre de meilleur réalisateur, autant au titre de meilleur film et deux nominations comme meilleur scénariste pour la tenir cette fameuse statuette. Mais cette fois, c'est fait : Martin Scorsese est enfin immortalisé avec ce sacré Oscar qui lui est si souvent passé sous le nez. Et plutôt deux fois qu'une : meilleur film et meilleur réalisateur pour "Les Infiltrés", qui décroche aussi les Oscars du meilleur scénario adapté et du meilleur montage (pour sa fidèle collaboratrice Thelma Schoonmaker, à qui son style doit tant).

Le réalisateur qui parle plus vite que son cerveau pouvait avoir les larmes aux yeux en montant sur la scène du Kodak Theatre dimanche soir : "Je suis tellement ému, tellement ému. Tellement de gens, toutes ces années, ont souhaité cela pour moi. Des inconnus, dans la salle d'attente d'un docteur, dans l'ascenseur... Je marche dans la rue, et les gens me disent toujours quelque chose : vous devriez gagner, vous devriez gagner." Les 5 830 membres du collège électoral de l'Académie des Oscars auront entendu cet appel, même s'il pourra paraître étrange que le réalisateur de "Raging Bull", "La dernière tentation du Christ", "Les affranchis", "Gangs of New York" et "L'aviateur" - ses précédentes nominations - décroche finalement la récompense suprême pour un film de commande, remake d'une oeuvre étrangère magistrale ("Infernal Affairs" d'Andrew Lau et Alan Mak, faut-il le rappeler ?), présenté de surcroît par son auteur, jadis le plus rentable des indépendants, comme son "dernier film hollywoodien".

Quoi qu'il en soit, Scorsese aura rendu la politesse à Clint Eastwood, qui lui avait ravi le trophée il y a deux ans avec "Million Dollar Baby". Les "Lettres d'Iwo Jima" de ce dernier n'auront décroché que l'Oscar du meilleur montage son malgré trois autres nominations (film, réalisateur, scénario). L'autre victime fut "Babel". C'est la plus grosse déconvenue de ce palmarès - pour ne pas parler d'erreur historique, vu de ce côté-ci de l'Atlantique en tout cas. Sélectionné sept fois, le film d'Alejandro González Iñárritu n'a obtenu que l'Oscar de la meilleure musique originale, qui échoit pour la deuxième année consécutive à l'Argentin Gustavo Santaolalla, déjà primé en 2006 pour "Brokeback Mountain".

Du côté des acteurs, par contre, rien à redire et aucune surprise : Helen Mirren et Forest Whitaker sont venus ajouter l'Oscar à la kyrielle de récompenses déjà remportées pour leur interprétation respective dans "The Queen" de Stephen Frears et "The Last King of Scotland" de Kevin McDonald. "Pendant un demi-siècle Elizabeth Windsor a su garder sa dignité, son sens du devoir... et sa coiffure. Je salue son courage et sa constance et je la remercie, car sans elle, il est sûr que je ne serai pas ici. Mesdames et Messieurs, je vous donne la reine", a déclaré l'actrice britannique, démentant à nouveau et avec élégance, si besoin était, ceux qui ont pu voir dans "The Queen" un pamphlet anti-royaliste.

Conscience historique

Dans cette cérémonie où dominaient les oeuvres à référence ou ancrage historique, c'est encore le formidable "Labyrinthe de Pan" de Guillermo del Toro, conte fantastique sur fond de guerre civile espagnole, qui décroche mathématiquement la deuxième place du palmarès, avec trois prix on ne peut plus pertinents : direction artistique, maquillage et photographie.

Rachid Bouchareb n'aura pu se consoler de la déconvenue des Césars, samedi, son "Indigènes" étant battu dans la catégorie du meilleur film étranger par "La vie des autres" de l'Allemand Florian Henckel von Donnersmarck, sur les états d'âme d'un fonctionnaire de la Stasi. Même conscience dans le chef des jurés pour l'attribution de l'Oscar du meilleur court métrage à "West Bank Story", une comédie musicale sur l'amour entre un soldat israélien et une vendeuse palestinienne de kebabs.

Enfin, en récompensant le documentaire "Une vérité qui dérange" de Davis Guggenheim, l'Académie des Oscars a offert une tribune d'un genre nouveau à Al Gore, l'ancien candidat démocrate malheureux à la magistrature suprême en 2000. Salué par une ovation debout du public, Al Gore s'est livré avec la complicité de Leonardo DiCaprio a une fausse déclaration de candidature. La presse américaine spéculait lundi sur un éventuel retour de l'ex-vice-président de Bill Clinton dans la course à la Maison-Blanche (lire en page 9).

Cette réelle prise de position de l'Académie sera en outre venue compléter une sélection qui, alignant quantité d'artistes étrangers, aura plus que jamais, aura mérité son statut de rendez-vous du cinéma mondial. La mondialisation peut avoir du bon...

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