Serge Bromberg, l’aventurier du film perdu

Fernand Denis Publié le - Mis à jour le

Cinéma Entretien à Paris

A Flagey, Cinematek consacre ses mois de mars et d’avril à un cycle : Henri-Georges Clouzot. "Le salaire de la peur", "Les Diaboliques", " Le corbeau", " Quai des orfèvres" et "Les espions" sont autant de films épatants à découvrir ou à revoir, des tranches de cinéma premier choix. Mais cette rétrospective bénéficie d’un bonus extraordinaire.

Le cinéma est à peine plus vieux qu’un siècle mais il a déjà ses archéologues. Serge Bromberg est l’un d’eux. Son champ de fouilles se situe du côté du cinéma muet, mais pas forcément. Car le parlant compte aussi ses œuvres disparues, maudites, mythiques, inachevées, tels "The Deep" de Welles, "Lost in la Mancha" de Gilliam, et "L’enfer" de Clouzot.

En 1964, Clouzot entame le tournage de son 17e film, soit deux fois "8 1/2". C’est que Henri-Georges a été très impressionné par le film de Fellini. Lui aussi, il veut révolutionner son art, inventer de nouvelles images. Mais après trois semaines, son tournage d’un drame de la jalousie entre Romy Schneider et Serge Reggiani est arrêté. Il ne reprendra jamais. Les rares personnes ayant vu les images les qualifient d’incroyables, mais elles restent inaccessibles pour des problèmes de droit. On les oublie, elles disparaissent. On les croira perdues pendant un demi-siècle, avant que Serge Bromberg ne les retrouve en parfait état. Encore faut-il être autorisé à les montrer. Il lui faut convaincre la veuve de Clouzot. Bromberg va se retrouver bloqué avec elle durant trois heures dans un ascenseur, l’occasion de lui expliquer son projet. Elle accepte. Et cela va déboucher sur un document hybride, qui raconte simultanément l’histoire du film et les affres de la création artistique. Une œuvre bien plus palpitante que quantité d’ouvrages de fiction et bénéficiant d’images irréelles, invraisemblables, miraculeuses. Pour le coup, on n’a jamais vu Romy Schneider comme cela. "L’enfer" entrera dans le cycle Clouzot dès le 10 mars. La projection du 15 mars à 20h15 se déroulera d’ailleurs en présence de Serge Bromberg, que nous avons rencontré à Paris. Avant qu’il ne reçoive son César,

Quel est votre rapport à Clouzot ?

"L’assassin habite au 21" et "Le corbeau" sont les deux films qui m’ont fait le plus fantasmer dans ma jeunesse. Je ne comprenais pas ce que je regardais mais j’avais la conscience que cela questionnait l’être humain au plus profond. Mais si je me suis lancé sur cette histoire de "L’enfer", ce n’est pas à cause de Clouzot. Au départ, je suis un chercheur de films anciens, de films perdus. Je veux leur redonner vie en les montrant. Retrouver "L’enfer" c’était un défi. Je pensais qu’il y avait deux - trois heures de pellicule, il y en avait quinze.

En les retrouvant, vous avez dû éprouver l’émotion d’Howard Carter pénétrant dans la tombe de Toutankhamon.

C’était un peu cela car vraiment ces images sont totalement inouïes. Naïvement, je pensais qu’elles allaient répondre à toutes les questions. Mais on s’en pose encore plus après. La principale étant comment faire revivre ces images ? Comment leur donner une cohérence, un potentiel de spectacle. Modestement, il m’a semblé qu’il suffirait que ces images puissent raconter ce qu’avait essayé de faire Clouzot. Cela n’a été si simple. Un premier monteur a abandonné après quelques semaines en disant qu’on n’y arriverait pas. C’est vrai, on a beaucoup erré, tâtonné mais au bout du tunnel, il y avait de la lumière. Et on peut dire que le film est lumineux. Ce n’est pas du tout un documentaire, c’est une enquête, un narrateur essaye de raconter au spectateur ce qui s’est passé.

C’est un voyage vers l’enfer, et même trois enfers. Le premier enfer, c’est celui d’un film sans producteur ?

Non, le film a beaucoup de producteurs. Le problème, c’est que Claude Gans qui représente la Columbia a été doublé par ses VIP’s qui ont dit "budget illimité" à Clouzot. Dès que l’on a dit cela à Clouzot, il n’y a plus de production possible. J’ai une petite anecdote à propos de ce producteur. Un jour, il est tellement énervé par Clouzot et ses délires qu’il se rend dans la boutique de Garabit et achète un petit bouquin sur la construction du pont. Il explose de rire et appelle Clouzot en lui disant : "Regarde Georges, il y a plus de monde sur ton plateau pour filmer ton drame intime qu’il en a fallu pour construire le pont". Tout est là !

C’est l’enfer du créateur.

Oui, du créateur face à lui-même. A partir du moment où il n’y a plus de limites financières, tout échec ne pourra que lui être imputé. S’il ne va pas jusqu’à ce qu’il considère le cœur de la création cinématographique, il aura manqué l’occasion unique alors qu’il avait tous les moyens. Il va donc essayer d’aller le plus près possible de l’absolu Mais derrière les drames et le fait que le film n’a jamais existé, il reste ces images. Et dans une certaine mesure, il avait réussi. Pas à tourner le film "L’enfer" mais bien à inventer une façon de filmer, à mettre en place un étrange ballet avec son actrice. Ces images de Romy Schneider sont absolument inouïes. Elle n’est pas radieuse, elle est radioactive. Elle n’est pas séduisante, elle sulfureuse. Je vais raconter quelque chose à propos de ces plans avec la lumière tournante. Ce système a été imaginé dans les années 20 par Louis Dufay, l’inventeur du Dufaycolor. Ce monsieur était collectionneur de papillons. Et il était embêté car une fois les papillons punaisés, ils avaient l’air mort, forcément. Il avait inventé ce système de roue qui provoquait l’irisation des ailes, on avait l’impression qu’elles bougeaient. C’est merveilleux de penser, que 40 ans plus tard, le dernier papillon à avoir été éclairé par l’héliophore de Louis Dufay, c’était Romy Schneider. Le film est rempli d’histoires merveilleuses comme cela.

Vous dites que Clouzot était stimulé par Fellini et “8 1/2”, mais en 1964, n’était-ce pas la Nouvelle Vague qui le forçait à évoluer ?

Un peu. Mais beaucoup moins que Fellini. La Nouvelle Vague devait tuer le père : les Duvivier, René Clair, Clouzot. Bien sûr, ce n’est jamais agréable de se faire traîner dans la boue ou traiter de ringard; mais Clouzot était au-dessus de cela. Car si Godard, Truffaut, Chabrol remplissaient les journaux; c’étaient les Delannoy, Autant-Lara et Clouzot qui remplissaient les salles. Je ne pense pas que Clouzot réagissait à la Nouvelle Vague ; il voulait montrer qu’il était encore jeune, à 54 ans, qu’il avait tout pour faire son grand film.

C’est aussi l’enfer pour une comédienne. Pour Hitchcock, les acteurs sont du bétail; pour Clouzot, Romy Schneider est un bloc de marbre à sculpter.

Pas de doute, il passe des journées entières à filmer sa bouche, à la peindre en rouge, en vert, en bleu. C’est surréaliste. Il utilise le corps humain comme élément d’une œuvre d’art. Ceux qui aiment Romy Schneider verront là quelque chose qu’ils ne pouvaient pas imaginer. Et qu’ils n’oublieront jamais. L’essence de Romy Schneider est là. Cela n’a pas dû être facile pour les acteurs. C’est un film maudit. Vous voulez un signe de cette malédiction ? Le viaduc de Garabit vient de se fendre, on ne peut plus y faire passer de train, ni rien d’autres ? Et cela juste au moment de la sortie de "L’enfer".

Fernand Denis

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