Cinéma

En programmant des premiers et des deuxièmes films, le Festival du film de Bruxelles reste évidemment un lieu privilégié de découverte. On se souvient y avoir déniché "Folie privée", premier long métrage de Joachim Lafosse, réalisé sans budget, avec une équipe réduite, avec cette vitalité créative qui transpire à l’écran. Bien que d’une école thématique différente, "Somewhere Between Here and Now", d’Olivier Boonjing, est du même tonneau. Tourné pour à peine 12000 euros dans un "Brussels by night", le film conte l’errance, une nuit durant, de Louise (Lucie Debay), de retour d’un long voyage en Asie, et d’un jeune Américain anonyme (Arieh Worthalter). Elle peine à rentrer chez elle, lui tarde à partir de cette ville où il a, un temps, posé son sac.

Olivier Boonjing et ses associés Olan Bowland et Jean-François Metz (qui partagent avec lui la direction de la photo, le deuxième officiant aussi comme producteur de fait) œuvrent depuis un peu plus de cinq ans, sous le nom de Black Sheep, sur des clips ou des publicités. Ils ont développé une expérience et des envies communes. "On se posait la question de savoir si tout ce qu’on avait expérimenté sur de l’alimentaire permettait de raconter une histoire plus personnelle, explique Olivier Boonjing. Et on avait aussi l’envie de travailler avec des gens rencontrés sur ces projets."

Si le film, produit sous le nom d’Another State of Mind, souffre de quelques faiblesses, il recèle un vrai talent collectif (les deux acteurs principaux, plus Anaël Snoeck, sont totalement convaincants). L’équipe livre un délicieux portrait de Bruxelles, voire de Saint-Gilles, où a été tourné l’essentiel des scènes. "C’est notre quartier, note le réalisateur, mais c’est aussi le Santa Monica bruxellois : on y croise beaucoup d’artistes et de professionnels du cinéma."

Rarement la ville, dans cette intimité noctambule, n’a paru si vivante, multiple et internationale. L’anglais qui finit par devenir langue vernaculaire des différentes communautés qui s’y croisent et y partagent le même amour d’un lieu où, "well, you know", les bus arrêtent de circuler à 1h du matin, mais où un trajet sur la ligne du 71 permet d’entendre toutes les langues d’Europe et d’Afrique. Plus que le carrefour de la première - qui a tant contribué à la défigurer - la capitale apparaît sous la caméra d’Olivier Boonjing comme un confortable refuge bohème, une vision inhabituelle mais si éloignée des sentiments qu’elle suscite chez les étrangers qui aiment y revenir ou s’y établir. "Olan et moi, on habite Bruxelles, relève encore Olivier Boonjing. Et il y a des moments où on peste sur cette ville. Mais on voyage beaucoup. Et quand on revient, on se dit que finalement la vie ici n’est pas si mal. Nous y avons des amis qui viennent du monde entier."

Formellement, en dépit de son budget serré et de son tournage à l’arraché, le film présente une belle facture. Boonjing se révèle un cadreur inspiré, capable de saisir aussi bien l’instant magique entre deux comédiens que la poésie d’un bunker urbain.

L’absence de financement est aussi, chose rare, volontaire. "On n’estimait pas nécessaire de prendre encore six mois ou un an pour trouver un financement dans une des Communautés ou via un fonds spécial, précise Olan Bowland. On avait ce qu’il fallait pour faire le film comme on voulait. A la limite, trouver et avoir plus d’argent pour ce film aurait été un handicap, parce qu’on aurait peut-être dû répondre à d’autres attentes ou à des contraintes liées au financement."

Un coup de cœur, donc. Auquel on souhaite de rencontrer prochainement un plus large public.

A.Lo.