Cinéma Ressortie en salles, et en version restaurée, du chef-d’œuvre d’Andreï Takovski.

Quelque part sur Terre, est apparue une mystérieuse "Zone". Météorite ? Visite extraterrestre ? Catastrophe nucléaire ? Nul n’en connaît l’origine mais celle-ci a dû être entièrement bouclée, suite à un nombre inquiétant de disparitions. Pourtant, il se murmure qu’en son cœur, existe une "Chambre" où ceux qui pénètrent voient se réaliser leur souhait le plus cher. Pour se rendre dans cette zone dangereuse, il faut faire appel à un passeur, un "Stalker". L’un d’eux (Alexandre Kaïdanovski) accepte de convoyer le Scientifique (Nikolaï Grinko) et l’Ecrivain (Anatoli Solonitsyne).

Quel bonheur de redécouvrir "Stalker" sur grand écran, dans une version restaurée par The Eye (la cinémathèque d’Amsterdam) et présentée il y a deux ans dans la section Venice Classics de la Mostra de Venise. Quarante ans après sa sortie en salles, en 1979, l’impact émotionnel du 5e film d’Andreï Tarkovski, le dernier réalisé au sein du système de production soviétique, est intact.

Dès son premier film, "L’enfance d’Ivan" (Lion d’or à Venise en 1962), Tarkovski n’a jamais été en odeur de sainteté en URSS, ses films étant jugés par les autorités trop avant-gardistes ou maniant des références jugées peu orthodoxes, car datant d’avant 1917. C’est particulièrement criant dans "Stalker", adapté d’un roman de science-fiction publié en 1972 par les frères Strougatski, eux aussi réprimés par le régime. Ceux-ci signent aussi le scénario, assez éloigné de leur roman, s’inscrivant clairement dans la ligne mystique du cinéaste.


"Stalker" n’est pas un brûlot politique, ne s’en prend pas directement au régime communiste, mais il détonne par son mysticisme dans un pays où l’athéisme était de mise. La figure du Stalker est en effet ouvertement christique, celle d’un prophète qui conduit les âmes vers la vérité et l’accomplissement de leurs désirs les plus profonds. En voulant continuer à croire à tout prix en l’espérance que représente la "Zone", le Stalker se place ouvertement en contradiction avec la science et l’art, représentés par des personnages bouffis d’orgueil et ayant renoncé à la foi.

Film métaphysique grandiose, "Stalker" est une œuvre d’une immense richesse. Quasiment sans effets spéciaux, d’une rare sobriété de moyens - ce qui s’explique sans doute par le fait que Tarkovski a dû entièrement retourner son film suite à des problèmes de développement de sa pellicule Kodak par les labos russes -, "Stalker" n’est pas à proprement parlé un film de science-fiction. Il s’agit plutôt de la réponse, sept ans plus tard, à "Solaris", qui abordait les mêmes thèmes, mais que le cinéaste jugeait futile, à cause de tous ses gadgets technologiques.

Tarkovski peut au contraire ici se concentrer sur son cinéma et sur sa mise en scène, en laissant libre cours à son talent de génial créateur d’images fortes, inquiétantes, surgies de son univers mental, avec notamment le passage du noir et blanc à la couleur ou l’omniprésence de l’eau…

Aujourd’hui encore, "Stalker" reste une expérience esthétique et métaphysique d’une rare intensité, tant l’ambition de son auteur est démesurée. Avec ce film langoureux, conçu comme une errance philosophique, Tarkovski signe une œuvre d’art totale, composant lui-même les décors, faisant appel aux poèmes de son père Arseni et à la musique électronique d’Edouard Artemiev… Le tout au service d’une évocation universelle et déchirante de la fragilité de la nature humaine, en perpétuelle quête de bonheur.

En revoyant le film aujourd’hui, ce qui frappe aussi, c’est son aspect prémonitoire. Car le monde que décrit "Stalker", c’est celui dans lequel on vit, celui où ont triomphé le cynisme, l’égoïsme et l’orgueil, qui ne laissent plus place à la réflexion, à l’écoute du monde et de la nature. Et à voir la façon dont Tarkovski filme cette zone dévastée, où la nature a repris ses droits en l’absence de l’homme, impossible de ne pas penser à la zone d’exclusion autour de la centrale de Tchernobyl, où, là aussi, des "Stalkers" proposent aux touristes en mal de sensations fortes de pénétrer dans l’inconnu. "Stalker" a d’ailleurs été tourné sur le site d’une ancienne centrale électrique près de Tallinn en Estonie. Le nombre élevé de morts du cancer dans l’équipe dans les années qui ont suivi le tournage (dont Tarkovski lui-même, décédé à Neuilly en 1986 à l’âge de 54 ans) a d’ailleurs amené certains à évoquer comme cause la pollution du site et la présence de radiations…

Réalisation : Andreï Tarkovski. Scénario : Arcadi&Boris Strougatski (d’après leur roman "Stalker : Pique-nique au bord du chemin"). Photographie : Aleksandr Kniajinski & Gueorgui Rerberg. Musique : Edouard Artemiev. Avec Alexandre Kaïdanovski, Anatoli Solonitsyne, Nikolaï Grinko, Alissa Freindlich… 2 h 43.

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