Cinéma

Le film à sketches semble regagner ses lettres de noblesses et s’internationaliser. Après les “Three” et “Three Extremes” asiatiques, “Eros” (Soder- bergh / Kar-Wai / Antonioni), présenté à Venise il y a deux ans mais toujours inédit chez nous, c’était au tour de l’Italien Ermanno Olmi, de l’Iranien Abbas Kiarostami et de l’Anglais Ken Loach de se prêter au jeu de l’œuvre commune.

Soit trois représentants de cinématographies très différentes forcés de trouver un point commun dans leur approche du métier de cinéaste. Ce fil rouge est constitué d’un train filant vers Rome, dans lequel se déroulent leurs trois histoires, et du contrôleur qui passe de l’une à l’autre au gré des arrêts en gare… Forcément, avec trois personnalités comme celles-là, difficile de trouver une autre forme d’unité, qu’elle soit stylistique ou formelle. D’autant que chacun a travaillé avec sa propre équipe d’habitués. C’est ainsi, par exemple, que l’on retrouve aux côtés de Loach Paul Laverty, scénariste de “Ae Fond Kiss”, “Sweet Sixteen”…

FANTASMAGORIE INTEMPORELLE

Le film débute chez Olmi dans le wagon restaurant, où est confortablement installé un vieux professeur (Carlo Delle Piane), délaissant sur l’écran de son portable un rapport médical pour rédiger une lettre d’amour à la jeune femme qui s’est occupée de son séjour (Valeria Bruni Tedeschi). Ce voyage lui a en effet redonné goût à la vie mais, bercé par le ronronnement du train, le vieil homme est rattrapé par le sommeil et, tout comme le spectateur, a bien du mal à dissocier la réalité d’un rêve fait de souvenirs et d’actes manqués. Cette fantasmagorie, typique des interrogations métaphysiques d’Olmi, nous plonge dans un univers à la fois poétique et policé, dans les deux sens du terme. Car l’armée est bien présente dans ce train et la frontière entre la première classe et les secondes infranchissable, sauf quand notre héros de l’indifférence moderne s’en ira donner un verre de lait tiède au bébé en pleurs d’une famille d’immigrés albanais.

POÉSIE BURLESQUE

Le train s’arrête une première fois. On quitte cet univers intemporel, plus proche de l’atmosphère début de siècle de l’Orient-Express, pour embarquer en première classe dans la contemporanéité avec Abbas Kiarostami. Le cinéaste iranien se livre à un gag en décrivant la relation entre un jeune homme et une vieille dame indigne, veuve de colonel, qui pourrait être ou non sa grand-mère. Rupture de ton également puisque l’on est ici embarqué dans un poème burlesque sur l’apparence et le besoin de l’autre.

LE FOOTBALL LIBÉRATEUR

Après une nouvelle halte, le voyage se poursuit en deuxième classe, où trois jeunes supporters des Celtics de Glasgow s’apprêtent à assister à Rome au match de leur rêve. Mais la proximité avec la même famille de réfugiés du début va forcer ces trois braillards à ouvrir les yeux sur la réalité des plus démunis. Comme toujours chez Ken Loach, l’optimisme est de règle et l’égoïsme rejeté par un humanisme simple mais aussi par l’amour du football ! Car, en passionné, l’Anglais offre à travers le sport un final en apothéose, un véritable cri du cœur et de l’esprit.

Le trio de rêve livre donc un film forcément décousu (surtout entre la première partie et les suivantes) mais attachant, où chacun laisse courir son imagination pour proposer trois petits moments de vie marqués de leur patte reconnaissable entre toutes. Soit trois œuvres distinctes réunies en un tout qui nous offre la vision de trois des plus grands cinéastes sur le monde aujourd’hui.