Symphonie héroïque à Kinshasa

Karin Tshidimba Publié le - Mis à jour le

Cinéma

C’est une histoire vraie, pourtant elle a les allures d’un conte. Les obstacles surmontés y sont tels qu’on reste ébahis de voir les "héros" triompher de l’adversité. Dans le Congo d’aujourd’hui, comme dans celui de 1995 qui l’a vu naître, l’aventure de l’orchestre symphonique kimbanguiste (OSK) a tout de l’épopée. Un peu à l’image d’une "nouvelle arche de Noé" qui n’accueillerait que des musiciens et traverserait les remous du Congo pour accoster sur la scène musicale internationale. Dans cette arche, on retrouve des coiffeurs, un électricien, un mécanicien, des vendeuses du marché, une décoratrice de mariage; des gens mariés, des jeunes, des mères célibataires Soit tous les profils de la société congolaise, avec un point commun : la passion pour la musique et la foi inébranlable en leur capacité à y arriver.

Pourtant, au départ, le défi est loin d’être gagné. Avec un chef d’orchestre improvisé, des musiciens autodidactes et des instruments rafistolés, voire fabriqués sur place, l’orchestre symphonique avait tout de la sympathique fanfare. D’autant que certains instruments sont très loin des habitudes congolaises "Quand j’ai vu cet instrument pour la première fois, je me suis demandé : comment suis-je censé en jouer ?" se souvient un des jeunes violonistes. "Les débuts ont été vraiment difficiles, reconnaît Armand Diangienda, le chef d’orchestre autodidacte, pilote de formation. Il y avait 12 jeunes pour 5 violons. Aux répétitions, ils jouaient 20 minutes chacun." Mais cette passion a créé une incroyable émulation parmi les membres du groupe multipliant les répétitions pour venir à bout des œuvres les plus délicates. La musique est vécue par chacun comme un puissant dérivatif à tous leurs soucis de loyer, de santé, d’argent, d’inflation galopante et de peur du lendemain

Dans Kinshasa, où le désordre n’est qu’apparent, Claus Wishmann et Martin Baer ont suivi, durant plusieurs mois, l’aventure de cette centaine de musiciens et choristes congolais résolus, avec une opiniâtreté confondante, à maîtriser l’une des œuvres classiques les plus complexes, la 9e symphonie de Beethoven. La difficulté ne réside pas seulement dans les passages houleux, ni même dans la maîtrise de la langue allemande. Elle se niche dans les cordes qui cassent et ne peuvent être remplacées que par des câbles de frein de vélo et dans les coupures d’électricité qui surviennent en pleine répétition ou en concert (en plein air). Pour "briller" le jour dit, il faut aussi pouvoir chanter et jouer avec toute son âme malgré la fatigue - lorsqu’on est debout depuis 4h30 -, malgré les transports chaotiques, malgré le repas oublié. Au bout du "tunnel", une indicible fierté, une grande joie. "Quand je chante la 9e symphonie, je suis moi-même, c’est fabuleux, ça m’emmène ailleurs, je ne reviens ici qu’à la fin du morceau", confie, rayonnante, Mireille Kinkina, l’une des choristes.

Le film suit toutes les étapes de la préparation du grand concert donné sur la plaine Kasa-Vubu devant plusieurs centaines de spectateurs. Un public composé de citoyens lambdas connaissant peu la musique classique. Le défi est de taille, même pour celui qui se flatte du titre de "seul orchestre symphonique d’Afrique centrale". Au menu : Beethoven, Verdi, Haendel et Carmina Burana. "C’est le seul orchestre au monde qui ne soit composé que de Noirs, c’est une institution nationale !" s’emballe le ténor Trésor Wamba. "Nous sommes des amateurs, concède Héritier Mayimbi Mbuangi. Notre niveau est moyen mais avec ce travail sur la musique il n’y a pas de limite, c’est comme un escalier : on monte, on monte "

Depuis le tournage, un partenariat à long terme a d’ailleurs été établi avec l’orchestre symphonique de Berlin. Sélectionné au Festival de Berlin, le film y a, quant à lui, rencontré un franc succès. Voyageant ensuite de Nyon à Leuven et Turnhout (mention spéciale), puis à Chicago, Munich et Yaoundé, il est projeté ce jeudi soir à 20h au Bozar en présence de Martin Baer. Une formidable émotion à vivre sur grand écran.

Karin Tshidimba