Cinéma Quand Hou Hsiao-hsien faisait l’acteur pour son ami Edward Yang. Trente ans plus tard, le film sort enfin, grâce à la Cinémathèque.

La Cinémathèque royale de Belgique restaure les films belges, bien sûr, mais elle met aussi son savoir-faire au service de grands cinéastes étrangers dont Hou Hsiao-hsien.

On retrouve ici le célèbre auteur taïwanais, non pas derrière la caméra mais devant celle de son ami Edward Yang, l’autre figure de proue de la nouvelle vague taïwanaise des années 80. "Taipei Story" (1985) est le deuxième film d’Edward Yang. Il fut récompensé dans différents festivals internationaux sans toutefois pouvoir atteindre les salles. Le voici de sortie, 30 ans plus tard, grâce à cette restauration.

Le film s’ouvre dans un appartement nu que vient de choisir un couple : Lung (Hou Hsiao-hsien) ancien joueur de base-ball et son amie Chin, bras droit de la patronne d’un bureau d’architectes. La métaphore est claire, ces deux-là sont au pied du mur d’une vie à construire. Mais pour la bâtir, il leur faut un plan et manifestement, ils n’en ont pas encore. Peut-être n’en veulent-ils pas.

En effet, Lung hésite entre rester à Taipei ou s’exiler aux USA où sa sœur et son beau-frère ont fait fortune. Son cœur hésite aussi entre Chin et son ex qui vit à Tokyo. Pour sa part, Chin est victime d’une restructuration. Elle se demande si elle doit chercher un travail plus modeste ou attendre que sa patronne relance un autre business. Elle se demande aussi si elle doit pousser Lung au mariage ou poursuivre une liaison avec un collègue architecte déjà marié.

Dans cette ville, en mouvement, en mutation, en flux constant, Lung et Chin vivent sur des sables mouvants, incapables de vivre le présent. Plus Lung rêve d’Amérique, plus il s’accroche à sa vieille Mercedes et à son pote d’enfance paumé. Quant à Chin, elle a du mal à se projeter dans le futur, tant elle attend que son passé revienne : même job et même patronne.

Rien de tout cela n’est exprimé explicitement, toujours formellement. Edward Yang et son ami Hou Hsiao-hsien s’affichent comme les héritiers d’Antonioni. Yang dissèque un couple en état de décomposition, filme deux êtres qui s’enfoncent dans la solitude, cherche des traces d’émotion dans un monde où l’économie occupe tout l’espace. Regardant par la fenêtre, un architecte s’étonne de ne pas reconnaître ses propres bâtiments car ils se ressemblent tous. Toutefois l’aridité d’Antonioni fait ici place à un décor grouillant de milliers d’habitants et scintillant de millions de néons.

Edward Yang s’éloignera progressivement de ce cinéma du vide existentiel d’Antonioni pour se rapprocher de celui des liens familiaux chers à Ozu. Dans le merveilleux "Yi yi" (2000), son chef-d’œuvre, il reconstruit des passerelles entre les êtres.

Edward Yang est décédé en 2007.


© IPM
Réalisation : Edward Yang. Scénario : E. Yang, Chu Tien-Wen&Hou Hsiao-hsien. Avec Hou Hsiao-hsien, Tsai Chin… 1h59