Cinéma

Entretien

Alain Lorfèvre

Pour Bouli Lanners, 2008 ne fut pas de tout repos. En réalité, il faudrait plutôt parler de 2007, puisqu’il faut remonter dix-huit mois en arrière pour les tournages, coup sur coup, de "Eldorado", son deuxième long métrage comme réalisateur, et de "Louise-Michel", le troisième long métrage de Benoît Delépine et Gustave Kervern, les deux reporters érotomanes et alcooliques du Groland magazine (Canal +). Sur "Eldorado", comme Lanners le dit lui-même, "il n’y a plus rien à dire": trois prix à Cannes (prix de la Critique internationale, prix "Label Europa Cinémas" et prix "Regards jeunes") et un beau succès en salles sont venus transformer le bel essai d’"Ultranova". Le film poursuit maintenant sa carrière internationale. Quant à "Louise-Michel" (lire critique page précédente), la sortie du film, dans le contexte économique de fin d’année, vient donner à cette farce au vitriol une rare pertinence. Ce dont se réjouit le Liégeois, citoyen d’honneur de Groland.

Dans le contexte de crise et de scandale économiques, vous ne craignez pas que le film paraisse trop provocateur ?

Je pense qu’il faut en revenir à des propos forts, des propos culottés. On est dans un monde beaucoup trop consensuel. On ne peut plus égratigner un homme politique sans se faire traiter de poujadiste ou de démagogue. On ne peut plus critiquer la critique. On doit arrondir les angles. On n’ose plus le direct en télé de peur des dérapages. On n’ose plus programmer une émission acide ou au vitriol sur une chaîne nationale. Je pense qu’un propos comme celui-là est important. C’est un propos exagéré, certes, mais parce qu’il est exagéré, on ne peut pas dire que c’est un appel au terrorisme. Au contraire, c’est pour ne pas en arriver là que des films comme celui-ci existent et ils existent aussi pour que le débat existe. C’est un juste reflet d’un monde cynique, sans que le film ou les personnages soient cyniques.

On ne sait jamais où vont les personnages, en fin de compte.

On ne le savait pas non plus! (Rire). Ce n’était pas un schéma classique de tournage. Je terminais "Eldorado" et, quatre jours après, j’étais sur "Louise-Michel". Yolande terminait "Séraphine", et tout d’un coup, on s’est retrouvé pendant sept semaines dans cet univers piloté par deux capitaines de vaisseau très particuliers. On ne comprenait pas toujours où on allait. Mais je trouve qu’ils ont réussi leur coup. Rien n’était évident: l’histoire, le propos, le mélange gag/gravité Cet ovni est tout à fait digeste et tombe bien à point. Je crois que beaucoup de gens vont se retrouver dedans. Le film serait sorti au mois de juin, il n’aurait pas eu le même impact. Là, il fait une belle contre-programmation en fin d’année. C’est joyeux, poétique, mais grave à la fois.

Vous évoquez un tournage chaotique, pourtant "Louise-Michel" paraît le plus maîtrisé des trois films de Kervern et Delépine.

Sur "Avida", il y avait douze pages de scénario. J’y jouais le directeur du zoo: j’ai dû écrire mes dialogues le matin du tournage de la scène! Ici, il y avait un scénario, des dialogues. Eux-mêmes étaient mal à l’aise par rapport au fait d’avoir écrit quelque chose.

A quand remonte votre rencontre avec Gus et Ben ?

On s’est rencontré il y a quelques années lors d’un festival. J’ai ensuite fait des repérages pour "Aaltra" en Allemagne, parce que je parle allemand, et ils m’ont proposé d’y faire une apparition. J’ai passé à leur festival grolandais des éléments de mon festival de Kanne. On fait partie de la même famille, on a une même réflexion sur le monde. J’ai beaucoup d’admiration pour eux: une émission comme Groland est inimaginable en Belgique.

Vous avez essayé ?

Oui. C’est impossible. Les chaînes ne se mouillent pas. On peut faire quelque chose de grand public, comme "Septième Ciel" ou "Melting Pot", mais pour quelque chose qui va plus loin, c’est un pays qui est en retenue. La Belgique est un pays sur la défensive.